Entre Auschwitz et Birkenau, le ciel a la couleur froide de l’acier. Le moindre rayon de soleil semble incongru. Ici, le silence des suppliciés est assourdissant. Il saisit brutalement la cohorte de milliers de « Vivants » qui progressent, le pas lourd, ce mardi 14 avril 2026, entre les deux usines de mort. Sur les visages, la même expression d’incrédulité absolue. Tous essaient d’imaginer l’inimaginable, de penser l’impensable. Comment marchaient-ils dans le froid glacial ? Comment tenaient-ils debout sans eau, sans nourriture ? Comment résistaient-ils aux coups de crosse des SS ? Comment… ? Comment… ?

Et surtout pourquoi ? Hier ist kein warum… (Ici, il n’y a pas de pourquoi), répond Primo Levi dans Si c’est un homme.
Pourtant.
Dans l’enceinte du cauchemar, entre les baraquements, le long des barbelés, en observant les cheminées des crématoires, ces questions sont dans les esprits de tous les participants à l’édition 2026 de la Marche des Vivants. Et il en va de même pour les membres de la délégation de parlementaires, de dignitaires musulmans et d’influenceurs, constituée cette année par ELNET France à l’occasion de Yom ha-Shoa ve ha-Gvoura, la journée de commémoration du génocide juif et de la résistance.


Ils viennent de Paris, de Perpignan, de Quimper, de Grenoble, de Birmingham. Certains sont originaires du Pakistan ou de Tunisie. Tous sont transpercés par l’onde de choc de ce lieu maudit qui ébranle leurs certitudes dans un contexte de regain de la haine antijuive attisée par l’islamisme et la gauche extrême, notamment en Europe de l’ouest. La veille, ils ont parcouru médusés les ruelles pavées de l’ancien ghetto de Cracovie, de la dernière synagogue de l’ancien ghetto encore en service et du cimetière juif saccagé par les nazis où se dresse encore la tombe de Moshé Isserlès (16e siècle), éminent rabbin, talmudiste et philosophe, connu pour ses travaux sur la pratique quotidienne juive.

Pour l’une des membres de la délégation ELNET, Anaïg Le Meur, élue bretonne (Renaissance), l’important est de s’imprégner du lieu. Dans ses terres où « la République, la langue et la culture priment sur le fait religieux », c’est justement le besoin de « comprendre » qui l’a menée jusqu’ici. Elle observe attentivement les vestiges du camp, cherche ses mots, mais craint de ne pas trouver les bons face à l’abîme. « J’apprends à partager mon émotion », nous confie-t-elle.
Elle n’est pas la seule. Son collègue Yannick Neuder (Les Républicains), ancien ministre de la Santé et élu de l’Isère, se heurte au même mur invisible. Il s’est récemment rendu en Israël. Il a aussi visité le mémorial de Caen et il dit connaître l’Histoire. Mais en Pologne, la rationalité n’a pas cours. « Le pourquoi reste sans réponse », avoue-t-il, face à cette mécanique de « démolition de l’humain ». « Comment un chef d’État qui arrive au pouvoir après avoir été élu est-il poussé à de tels agissements… C’est incompréhensible », murmure-t-il.

« Il y a un besoin de venir ici, de ressentir les choses sur place », explique la députée Anne-Sophie Ronceret (Renaissance) suppléante d’Aurore Bergé avec laquelle elle travaille sur les problématiques de l’antisémitisme. « Il faut vivre cette expérience qui dépasse largement le cadre des livres d’Histoire. Cela renforce ma volonté de continuer le combat, et d’être très présente à l’Assemblée nationale sur ces sujets et bien au-delà », ajoute-t-elle en soulignant « même s’il n’y a qu’une seule communauté juive dans ma circonscription » des Yvelines.

Flanqué de son ami et complice Aymen Hosni, d’origine tunisienne comme lui, l’Imam Hassan Chalghoumi « marche » pour la neuvième fois avec « les Vivants ». Du haut de son mètre quatre-vingts dix, il parcourt chaque recoin de cette géographie du mal. Malgré les insultes quotidiennes, malgré les menaces de mort, il persiste sans jamais courber l’échine. Son rêve, même s’il ne peut cacher son pessimisme pour la France et pour l’Europe ? « Voir, un jour, cent mille musulmans marcher comme lui à Auschwitz pour dire : plus jamais ça ».
A Auschwitz-Birkenau, l’imam croise d’autres musulmans du Golfe, comme l’Imam Tawidi, ‘’l’Imam de la Paix’’ , du Maroc, tel Pink Tarbouche, venus marcher eux aussi. Les accolades sont spontanées, chaleureuses. Beaucoup portent leurs tenues et coiffes traditionnelles dont les couleurs vives tranchent avec le paysage sinistre. Mus par leur curiosité, les « marcheurs » s’empressent de leur serrer la main avec effusion et les félicitent pour leur engagement et leur courage.
« Je fais tout ce que je peux pour expliquer ce qui s’est passé ici. Mais le problème aujourd’hui est que si j’apparais au côté d’un rabbin, je ne reçois que des insultes alors que si je suis pris en photo avec le pape, tout le monde applaudit. Aujourd’hui, c’est ça le problème du monde arabe », déplore Hassan Chalghoumi. Cela ne l’empêche pas de se réjouir d’être invité en Indonésie et de se faire de « nouveaux amis dans le Golfe, au Maroc, au Soudan » en dépit des menaces de mort incessantes. La libération du monde musulman passera, dit-il, par l’extinction de la haine cultivée par « les régimes fanatiques », notamment la République islamique d’Iran dont il espère la chute.
Entre les barbelés, Noor Dahri — djihadiste repenti qui s’entraînait autrefois à Kandahar et a fui le Pakistan pour se réfugier en Grande Bretagne — parvient pourtant à raviver une lueur d’espoir car, assure-t-il, « des milliers de musulmans commencent à entendre mon message à travers le monde ».

« En tant que musulman, c’est mon devoir d’appeler ma communauté à venir ici. Il faut faire venir nos enfants, nos anciens, nos femmes. Ils doivent voir ce qui a été fait dans ce lieu car le racisme est une maladie mentale. Ici, c’est l’humanité qui a été assassinée. Alors, la réponse c’est : visiter Israël, parler à des Israéliens, rencontrer des survivants tant qu’ils sont encore vivants, voir le numéro tatoué sur leur bras, apprendre l’Histoire afin de changer la perception des musulmans. »
La délégation avance sur les rails de chemin de fer qui mènent à Birkenau. Une image bouleverse Anne Testuz, une communicante qui se définit, entre autres, comme « catholique » : une multitude de drapeaux d’Israël frappés de l’étoile de David flottent au-dessus de ces voies ferrées qui menaient tout droit à la mort. Elle croise des survivants, mais aussi des visages contemporains d’une douleur ancienne, des otages du Hamas récemment libérés d’un autre enfer : Gaza. Pour elle, le « devoir de mémoire » doit s’effacer devant le « devoir de savoir ». Savoir pour ne plus être dupe, savoir pour contrer le refus de certains médias de voir la réalité en face.

Ben le Patriote, influenceur mais aussi sapeur-pompier engagé et courageux, insiste sur l’urgence de « se rassembler ». « Nous devons embarquer avec nous les autres musulmans. Il faut leur parler. Il faut rassembler, ici à Auschwitz, Juifs, Chrétiens et Musulmans », car c’est l’unique rempart contre le retour de la haine antijuive.

Alors que la marche touche à sa fin, Lucas Moulard, chroniqueur et influenceur actif et déterminé qui vient de rentrer d’un long périple en Israël pour le tournage d’un documentaire post 7 octobre 2023, exprime l’angoisse de la transmission car, bientôt, la parole directe des témoins disparaîtra. « Nous sommes trop peu nombreux en tant que non-juifs pour faire passer le message. Bientôt, il n’y aura que les descendants et nous. Ce sera plus difficile d’être entendu », appréhende-t-il. Mais sa présence ici, comme celle de cette délégation hétéroclite de policiers, de shérifs et de citoyens du monde, donne l’espoir du contraire.

La journée s’achève avec les prières traditionnelles juives et l’allumage de 7 torches du souvenir, dans un contraste saisissant entre un passé de cendres et un avenir que tous veulent prometteur : au milieu des cheminées de crématoires, ultimes symboles d’un processus de mort industrielle, des milliers de jeunes et d’adultes enveloppés dans de grands drapeaux d’Israël chantent et se tiennent par la main.
La délégation d’ELNET quitte le camp, encore sans réponse mais revigorée par une énergie nouvelle puisée dans les récits des derniers survivants qui martèlent leur fierté d’être « vivants » alors que les nazis ont été rayés de la surface du globe et leur confiance dans leur descendance : la multitude de leurs arrières petits-enfants.
Comme pour confirmer ce sentiment, une ultime rencontre au Centre communautaire de Cracovie avec son directeur, Jonathan Ornstein, permet à notre délégation de constater le renouveau de la communauté de Juifs polonais décimée à 90 % pendant la guerre.
« C’est le paradoxe que nous vivons », explique Jonathan Ornstein, « car dans ce pays dont trois millions de citoyens juifs ont été gazés, leurs descendants sont de plus en plus nombreux à revenir car ils se sentent plus en sécurité que dans d’autres pays d’Europe où la haine antijuive redouble d’intensité ».
A Auschwitz-Birkenau, le gazon dont les rares pousses étaient dévorées par les déportés affamés, a recouvert toute la plaine, symbole éclatant de la résilience historique du peuple juif.
Patrick ANIDJAR









