Bonjour Arié Bensemhoun, cette semaine, avec la crise du détroit d’Ormuz, vous souhaitez aborder l’urgence de repenser les routes énergétiques vers l’Europe.
Bonjour Ilana,
Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, l’Europe est confrontée à une réalité qu’elle avait soigneusement évitée de regarder en face : elle ne contrôle aucune de ses routes d’approvisionnement énergétique.
Après le gaz russe, dont elle n’est toujours pas totalement sevrée depuis 2022, elle découvre que ses alternatives – le GNL du Golfe, le pétrole saoudien, le gaz qatari – transitent toutes par des artères maritimes que d’autres peuvent fermer. Ormuz aujourd’hui. La mer Rouge demain. Suez après-demain. L’Europe a beau être riche en contrats, elle est pauvre en géographie.
Si nombreux sont ceux qui ont essayé de tirer la sonnette d’alarme, nos dirigeants n’ont jamais cherché à bâtir d’alternatives solides à nos approvisionnements. On avait optimisé le système pour l’efficacité et le coût, au détriment de la résilience. Et la République islamique d’Iran, en fermant le détroit d’Ormuz, a transformé cette vulnérabilité structurelle en arme de destruction massive économique – frappant de plein fouet une Europe qui continue d’essayer d’éviter une guerre qui la concerne pleinement.
Arié, quelle serait la clé pour que l’Europe sécurise enfin ses approvisionnements depuis le Moyen-Orient ?
Il existe en Méditerranée orientale un pays qui cumule trois atouts que personne d’autre dans la région ne possède simultanément : des réserves gazières offshore considérables, une position géographique à la charnière entre le Golfe et l’Europe, et la stabilité institutionnelle d’une démocratie robuste. Ce pays, c’est Israël.
Les gisements de Léviathan et Tamar, découverts en mer Méditerranée dans les années 2010, représentent plusieurs centaines de milliards de mètres cubes de gaz naturel. Israël en exporte déjà vers l’Égypte et la Jordanie. Mais ce potentiel est massivement sous-exploité à l’échelle européenne – non pas par manque de ressources, mais par manque de vision politique.
Concrétiser tout cela suppose d’assumer un choix que certaines capitales européennes rechignent encore à formuler : celui d’un partenariat stratégique approfondi avec Israël – non seulement dans le domaine de la défense et de la cybersécurité où cette coopération existe déjà, mais dans celui de l’énergie, des infrastructures et de la géopolitique régionale. Cela suppose également de traiter les Accords d’Abraham non comme un dossier américain qu’on observe de loin, mais comme une opportunité européenne qu’on contribue à consolider.
Arié, concrètement, que doit faire l’Europe pour ne pas rater le coche ?
Trois choses – et sans plus tarder. L’urgence est parfois le meilleur accélérateur de décision politique.
La première, c’est investir massivement dans le gazoduc EastMed. Ce projet relie les gisements offshores israéliens et chypriotes à la Grèce, puis au reste de l’Europe. Techniquement validé, économiquement viable, il est en veille depuis plusieurs années, mais la crise d’Ormuz est l’occasion de le réveiller. L’Europe a dépensé des dizaines de milliards pour des terminaux GNL d’urgence depuis 2022 – des terminaux aujourd’hui pris en otage par la stratégie iranienne. Investir dans un pipeline fixe, sécurisé, connecté à un allié démocratique stable, c’est une priorité de premier ordre. Et son cout, estimé entre 6 et 8 milliards d’euros, représente bien peu pour une solution énergétique fiable aux risques géopolitiques faibles.
La deuxième chose, c’est accompagner politiquement la normalisation israélo-saoudienne. L’Europe l’a jusqu’ici regardée de loin, avec une condescendance coupable, préférant agiter la question palestinienne comme obstacle. Mais si cette normalisation aboutit, elle déverrouille la connexion terrestre la plus courte entre le Golfe et la Méditerranée, et parachève le corridor IMEC – cet axe Inde-Moyen-Orient-Europe qui fait d’Israël le nœud central de la connectivité entre ces trois régions du monde, contournant définitivement les détroits et les acteurs nuisibles. L’Europe a tout intérêt à en être, diplomatiquement, financièrement, industriellement.
La troisième chose, enfin, c’est changer de regard sur Israël et inverser cette dynamique d’hostilité déraisonnée dans laquelle l’Europe s’enfonce. Israël est un partenaire stratégique indispensable, stable, technologiquement avancé, profondément occidental, dont la prospérité et la sécurité sont directement liées aux nôtres. Le traiter en suspect permanent, c’est se tirer une balle dans le pied, au moment précis où l’on en aurait le plus besoin.
Aujourd’hui, l’Histoire a une ironie mordante. Pendant cinquante ans, l’Europe a courtisé les régimes du Golfe et négligé sa relation avec la seule démocratie du Moyen-Orient. Désormais, la crise d’Ormuz lui présente l’addition, et simultanément la solution.
Car dans un monde où les détroits deviennent des armes, où la stabilité politique est une denrée rare, et où l’Europe doit apprendre à défendre ses intérêts sans attendre que Washington le fasse à sa place, Israël a tout pour être la pièce maitresse de la stabilité énergétique du Vieux Continent – et bien plus encore…