L’Iran et Donald Trump à la croisée des chemins

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Deux mois après le déclenchement d’un vaste mouvement de révolte populaire réprimé dans le sang par le régime des mollahs, l’Iran se trouve à un moment charnière de son histoire contemporaine. Jamais, depuis sa révolution en 1979, la République islamique n’a paru aussi vulnérable, aussi exposée dans ses fondements politiques, idéologiques et stratégiques.

Le pouvoir, lui, tient encore, mais il tient mal. La société iranienne, elle, est exsangue. Prisonnière d’un système théocratique et autoritaire à bout de souffle, elle subit les effets cumulés de quatre crises profondes qui s’auto-alimentent et rendent l’explosion sociale structurellement inévitable.

La première est économique. L’Iran connaît un appauvrissement massif de sa population et une dégradation continue de ses conditions de vie. Cette situation n’est pas la conséquence de sanctions seules, mais d’un système oligarchique profondément corrompu, dans lequel une minorité liée aux Gardiens de la Révolution capte l’essentiel des richesses nationales. Malgré l’effondrement de la monnaie et du pouvoir d’achat, le régime continue de dilapider ses ressources pour financer son « Axe de la Résistance » et sa course à l’arme nucléaire. La réactivation en septembre dernier des sanctions onusiennes, via le mécanisme du snapback, n’a fait qu’aggraver la situation en asphyxiant davantage une économie incapable de se réformer.

À cette crise s’ajoute un affaissement géopolitique et militaire sans précédent. Depuis le 7 octobre 2023, la stratégie régionale de Téhéran s’est retournée contre elle. L’Iran accumule les revers face à Israël, qui a méthodiquement neutralisé une grande partie de ses capacités indirectes. La désintégration progressive de son réseau de proxys patiemment construit par Téhéran – à Gaza, au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen – a profondément modifié l’équation stratégique. Le Hezbollah, pilier central de la dissuasion iranienne face à Israël, ainsi que le Hamas, ont été saignés à blanc. Le régime syrien de Bachar el-Assad, longtemps relais logistique et politique de l’Iran, n’est plus. Les milices chiites irakiennes sont fragmentées, divisées, sous pression. Quant aux Houthis, ils ne constituent plus qu’un levier de nuisance, incapable de changer le cours des événements. Pour la première fois, le régime des mollahs se retrouve à découvert, privé de ses écrans de fumée et de ses boucliers périphériques.

Troisième facteur de déstabilisation : la crise écologique. L’Iran figure parmi les pays les plus durement frappés par la sécheresse chronique. L’été a été particulièrement éprouvant et, quand bien même les manifestations actuelles seraient étouffées dans le sang, la contestation ressurgira avec force au rythme de pénuries d’eau devenant chaque année plus insoutenables. Cette crise, longtemps sous-estimée par le pouvoir, est aujourd’hui centrale, car elle touche indistinctement les provinces rurales, les régions industrielles et les grandes métropoles. Ouvriers du Khouzistan et étudiants de Téhéran se retrouvent unis dans une même exigence de dignité et de survie. Et sous embargo, miné par des décennies de mauvaise gestion et de prédation, le régime est structurellement incapable d’y répondre.

Enfin, la rupture entre la société iranienne et le pouvoir est désormais consommée. Une jeunesse massivement sécularisée, connectée au monde, aspirant à des libertés fondamentales, se heurte à un régime fanatique, gérontocratique et sanguinaire, prisonnier d’une vision religieuse d’un autre âge. Face à ce défi existentiel, le pouvoir n’a plus qu’un réflexe : tuer, arrêter, exécuter tous les contestataires. Mais cette répression n’est qu’une illusion de contrôle. Chaque mort, chaque incarcération fragilise un peu plus un système sans avenir.

Et pourtant, malgré le courage remarquable du peuple iranien, malgré l’ampleur des manifestations et le coût humain déjà vertigineux de la répression, le régime tient encore, car aucune révolution ne triomphe sans la fissuration du pilier sécuritaire. Faute du ralliement d’au moins une partie de l’appareil militaire, combiné à une pression extérieure décisive, la chute du régime ne saurait intervenir à brève échéance.

C’est dans ce contexte que la posture américaine devient déterminante. Le 14 janvier, une première option militaire envisagée par Donald Trump a été annulée in extremis, jugée insuffisamment décisive. Mais loin de marquer un recul, cet épisode a été suivi d’un mouvement de fond, avec la convergence massive de moyens vers le théâtre moyen-oriental et une doctrine de force ouvertement assumée.

Le président américain a lui-même appelé les Iraniens à poursuivre la révolte, affirmant que l’aide était en route. Ces paroles engagent. Elles créent une responsabilité politique et morale. Un scénario dans lequel il ne se passerait finalement rien constituerait non seulement une trahison envers les manifestants iraniens, mais aussi un formidable cadeau stratégique offert à un régime qui, dans sa rhétorique victimaire, désigne déjà Washington comme responsable du bain de sang. Pour Donald Trump, ce serait une tache indélébile pour sa crédibilité, pour sa postérité et pour l’histoire des États-Unis, si le peuple iranien était ainsi abandonné après le sacrifice de dizaines de milliers de vies.

Or, Donald Trump a démontré par le passé que ses menaces ne relevaient pas que du théâtre. L’élimination de Qassem Soleimani en 2020, les frappes contre les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan en juin 2025, ou encore la capture spectaculaire de Nicolas Maduro en ce début d’année ont profondément modifié la grammaire de la force américaine.

Si l’émissaire américain Steve Witkoff a exigé de l’Iran l’arrêt total de l’enrichissement nucléaire, l’abandon des matières fissiles, la réduction drastique des stocks de missiles et la dissolution du réseau de proxys, il parait difficile à ce stade d’imaginer un accord sincère avec le régime des mollahs. Pour Donald Trump, qui entend se démarquer radicalement d’un Barack Obama qui a manqué de fermeté sur ce dossier iranien, l’option militaire apparaît aujourd’hui comme la plus cohérente avec ses engagements et sa vision du rapport de force.

Après plusieurs semaines de montée en puissance, le dispositif militaire américain au Moyen-Orient a désormais atteint un niveau inédit depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Fort de centaines d’appareils et de la présence des groupes aéronavals USS Abraham Lincoln et USS Gerald R. Ford, le déploiement n’attend plus que le feu vert de Donald Trump pour passer à l’offensive.

Plusieurs scénarios sont alors envisageables : de la frappe chirurgicale destinée à forcer la négociation jusqu’à une campagne massive de plusieurs semaines visant à neutraliser l’appareil répressif, les infrastructures critiques et l’arsenal du régime. L’administration reste toutefois hantée par le spectre des bourbiers irakien et afghan. Si intervention il y a, elle devra être brève, puissante et décisive – un impératif bien plus aisé à formuler qu’à concrétiser.

Face à la perspective d’une intervention militaire américaine, la marge de manœuvre iranienne est extrêmement réduite. Certes, Téhéran conserve des stocks importants de missiles. Mais les options traditionnelles – fermeture du détroit d’Ormuz, frappes sur les bases américaines du Golfe, escalade directe contre Israël – sont devenues des choix suicidaires. Une attaque frontale déclencherait une riposte conjointe américano-israélienne et une escalade militaire que les mollahs ne pourraient supporter.

Dès lors, l’issue la plus probable pourrait paradoxalement être interne. Les Gardiens de la Révolution, tentaculaires, contrôlant à la fois l’appareil sécuritaire et l’économie, disposent de tous les leviers pour orchestrer un coup d’État feutré, en poussant le Guide suprême vers la sortie pour y installer une figure plus pragmatique et survivre. Un tel coup de palais leur permettrait de préserver leurs intérêts fondamentaux, tout en offrant à Donald Trump la victoire politique qu’il recherche. Un nouvel Iran pourrait alors émerger, plus nationaliste, toujours autoritaire, mais moins dogmatique et religieux, capable de coopérer ponctuellement avec Washington, à l’instar de ce qu’il se passe au Venezuela.

Quoi qu’il advienne, dans ce grand moment de flottement, quelque chose devra en aboutir. Les risques sont immenses, mais l’opportunité est historique. Entre le fracas des armes promises par Washington et le silence de mort des cellules d’Evin, l’Iran vacille sur une ligne de crête où chaque seconde pèse le poids d’un siècle.

Pourtant, malgré l’incertitude du moment, une vérité demeure, plus têtue que la tyrannie : on ne peut indéfiniment emprisonner le printemps. Sous le bitume de Téhéran, dans la poussière du Khouzistan et jusque dans le regard fier des femmes d’Ispahan, le vieux rêve de Cyrus s’est réveillé. La nuit a été longue, glaciale, interminable. Mais à l’horizon des montagnes du Zagros, l’ombre commence enfin à reculer.

Désormais, la seule question qui doive hanter nos consciences est de savoir combien de vies innocentes devront encore être sacrifiées avant que ce grand peuple ne puisse enfin contempler, les yeux libres, l’aube de sa renaissance.

 

Alexis CABELLO

Directeur du Département Recherche, Analyse et Prospective

ELNET France