La récente polémique autour du risque de financement indirect du Hamas par l’Union européenne n’est pas la première. Elle fait écho à un scandale majeur survenu au début des années 2000 autour de l’utilisation de fonds européens par l’Autorité palestinienne (AP) de Yasser Arafat, une affaire portée à l’époque par François Zimeray, alors député socialiste européen (PSE).
Un quart de siècle plus tard, l’inquiétude se concentre non plus sur l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, le successeur d’Arafat, pourtant gangrenée par la corruption, mais sur le risque d’une ingérence systémique du Hamas dans des structures financées par l’Union européenne et qui opèrent notamment dans la bande de Gaza.
Ce risque vient de conduire le ministre français délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, à adresser à Bruxelles une demande d’enquête formelle après avoir été alerté « par des soupçons quant à la mise en place par le Hamas dès 2020 de contrôles des organisations, non-gouvernementales et internationales, opérant dans les territoires palestiniens». Il a cité nommément des organisations humanitaires internationales comme Handicap International, Norwegian Refugee Council et d’autres.
La requête de Benjamin Haddad à l’endroit de la Commission européenne vise à faire « toute la lumière » sur de potentiels détournements et insiste sur le fait qu’il est « intolérable que des financements européens aient été versés à des organisations… dont les structures auraient été placées sous une forme d’ingérence par les réseaux du Hamas ». Il met en avant les « préoccupations majeures quant à l’intégrité des financements européens » et la protection des contribuables.
Le principal levier que souhaite imposer le ministre est l’adoption d’un mécanisme de suspension de financement « plus robuste » et la mise en place d’outils opérationnels pour mieux contrôler les flux. Il a conclu que « Face à ces violations persistantes des droits et des valeurs européennes par des acteurs tiers, l’Union, ses agences et ses opérateurs ainsi que les États membres doivent redoubler de vigilance ».
A quoi rétorque Benjamin Haddad, lors d’une interview sur Radio J, que « pas un euro d’argent public européen doit être utilisé pour aller financer les ennemis des valeurs européennes. L’Europe qu’est-ce que c’est ? C’est une union d’Etats de droit, de démocraties, de libertés, d’égalités. On ne peut pas accepter que des programmes pour financer des associations, des programmes éducatifs, aillent vers des associations qui sont liées aux Frères musulmans ou à l’antisémitisme »
L’enjeu est aussi sécuritaire : garantir que l’aide humanitaire ne soit pas ou plus exploitée afin de renforcer à l’avenir le pouvoir et les capacités du groupe terroriste Hamas qui s’obstine à rester prédominant dans la bande de Gaza et à gagner du terrain en Cisjordanie.
Cette sortie du ministre français intervient après la crise suscitée par des allégations sérieuses de collusion avec le Hamas de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA), pilier de l’aide à Gaza, qui gère en principe écoles, hôpitaux, dispensaires et distribution alimentaire.
Selon des chiffres de la Commission européenne, un total de près de 1,36 milliards d’euros ont été alloués à l’Autorité palestinienne pour 2021-2024, auxquels s’ajoute un soutien financier d’urgence de 400 millions d’euros au même destinataire décaissé entre juillet 2024 et février 2025. L’UE contribue également au financement de l’UNRWA. En 2022, cette contribution s’élevait à 97 millions d’euros, selon la même source.
Le scandale a éclaté peu après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, lorsque le gouvernement israélien a transmis aux Nations Unies et aux principaux donateurs, dont l’Union européenne, un dossier explosif, fondé sur des renseignements collectés sur le terrain, qui pointait du doigt plusieurs employés de l’UNRWA directement impliqués dans les attaques.
Les allégations ont mis en évidence l’impossibilité (ou l’absence de volonté ?) pour l’UNRWA, qui emploie des dizaines de milliers de Palestiniens, de garantir que ses équipes ne soient pas infiltrées ou cooptées par l’organisation classée terroriste par les Etats-Unis, l’UE et Israël.
Face à elles, l’agence a été contrainte de licencier les employés concernés et a lancé une enquête interne, contrainte et forcée d’admettre la gravité des faits mentionnés.
Mais la réaction des principaux bailleurs de fonds a été foudroyante. Les États-Unis, l’Allemagne, la France et l’Union européenne elle-même, qui compte parmi les plus importants contributeurs institutionnels de l’agence, ont annoncé la suspension immédiate de leurs financements, menaçant de paralysie les opérations de l’UNRWA du fait des violations des clauses anti-terroristes : l’argent public ne saurait être associé, même indirectement, à des actes de terreur.
Déjà, au début des années 2000, l’ancien député européen François Zimeray avait dénoncé avec virulence le risque de détournement de l’aide européenne, versée sous forme de soutien budgétaire direct à l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat. Les soupçons portaient alors sur l’utilisation frauduleuse de cette aide par l’entourage d’Arafat et le détournement de fonds à des fins non budgétaires voire personnelles.
Zimeray initia à l’époque une pétition pour exiger une commission d’enquête parlementaire sur l’utilisation des fonds, recueillant la signature de plus de 160 euro-députés, soit plus d’un quart des membres du parlement européen. Elle fut pourtant rejetée en février 2003 par les présidents des groupes politiques du Parlement.
Plusieurs publications, notamment la revue Études (2003) firent état de pressions exercées par la Commission sur des parlementaires, étayant la thèse selon laquelle les Palestiniens bénéficiaient d’une « indulgence aveugle » de l’Europe.
En dépit de ce refus d’une enquête parlementaire, l’Office européen de lutte anti-fraude (OLAF) fut chargé d’enquêter. Sa conclusion officielle, rapportée notamment par l’Assemblée nationale française en mars 2004, indiqua qu’elle « n’avait pas décelé de preuve d’utilisation frauduleuse » de cette aide mais déplora dans le même temps un « manque de transparence » dans la gestion de l’Autorité palestinienne, rendant toute traçabilité définitive impossible.
En fin de compte, l’aide budgétaire directe fut supprimée en 2003, marquant un tournant historique dans la gestion des fonds européens, une décision motivée par la crainte d’une contribution indirecte au système d’allocations versées par l’Autorité palestinienne aux prisonniers et familles des « martyrs ».
Ce qui n’a jamais empêchée l’Autorité palestinienne de soutenir mordicus que les allocations provenaient de ses propres recettes, faisant mine d’ignorer que les centaines de millions d’euros de l’aide internationale, et donc européenne, couvraient ses dépenses d’ordre sociale. Une mécanique qui lui permet de maintenir un système de paiement, baptisé « Pay-to-Slay », considérée comme une incitation au meurtre et au terrorisme, violant indirectement les clauses anti-terroristes des donateurs internationaux. Ces paiements constituent de véritables salaires mensuels versés aux prisonniers palestiniens incarcérés en Israël pour des raisons de sécurité, ainsi que des pensions aux familles des personnes dites « martyrs » tuées dans le cadre du conflit.
Forts de ces irrégularités constatées depuis un quart de siècle de manière répétées, les donateurs internationaux, aux premières loges desquels figure l’UE, ont l’obligation de reconsidérer leurs versements « humanitaires » aux Palestiniens qu’il s’agisse du Hamas ou de l’Autorité palestinienne, en instaurant à minima des contrôles sévères sur la distribution de leurs fonds et l’usage illicite qui en est fait.