Bonjour Arié Bensemhoun, cette semaine, vous souhaitez aborder la faillite de la diplomatie française face à l’Iran.
Bonjour Ilana,
Il y a une phrase de Bossuet qui devrait être gravée à l’entrée du Quai d’Orsay : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Elle résume de façonclinique la manière dont la France, tout en s’érigeant en garante de l’ordre international, participe à sa ruine.
Aujourd’hui, nous faisons face à un nouveau « syndrome de Munich ».
Souvenons-nous : En 1938, Daladier et Chamberlain signent avec Hitler les accords de Munich. Au nom de la paix, ils cèdent les Sudètes à l’Allemagne nazie, sans même consulter Prague. Six mois plus tard, Hitler envahit la Tchécoslovaquie. Un an plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclate. Cette paix, achetée à Munich, n’était qu’une illusion. C’était un simple crédit accordé à une puissance qui n’avait aucune intention de le rembourser. Pire encore, cette petite capitulation a persuadé Hitler que les démocraties manquaient de courage et qu’il pouvait aller toujours plus loin.
Ce mécanisme mortifère, c’est exactement celui qu’emploie la diplomatie française face à la République islamique d’Iran depuis 1979. Une complaisance tenace envers un régime totalement incompatible avec l’ordre libéral et la démocratie. Une politique menée au nom de la paix… et qui produit exactement l’inverse.
Arié, comment ce syndrome de Munich se manifeste-t-il concrètement vis-à-vis de l’Iran ?
Il se manifeste par quatre reflexes invariants :
Le premier, c’est l’erreur tragique sur la nature de l’adversaire. À Munich, les démocraties ont traité Hitler comme un acteur rationnel, aux exigences négociables. Elles ont refusé de prendre Mein Kampf et les ambitions expansionnistes nazis au sérieux. Aujourd’hui, la France traite l’Iran comme un État classique, dont on pourrait apaiser les griefs par des levées de sanctions ou des accords commerciaux. Elle refuse de voir que l’idéologie de ce régime excluttoute coexistence durable avec le monde libre.
Le deuxième réflexe, c’est la confusion entre désescalade et résolution. À Munich, Chamberlain croyait avoir réglé le problème ; il n’a fait que le repousser en offrant à Hitler des ressources supplémentaires. Chaque concession française à l’Iran obéit à cette même illusion. Chaque euro issu des exemptions de sanctions ou du maintien des relations commerciales n’a pas modifié la trajectoire du régime. Il a financé son programme nucléaire, ses missiles balistiques, ses proxys, ses Gardiens de la Révolution.
Le troisième réflexe, c’est le sacrifice des tiers. En 1938, la France a sacrifié la Tchécoslovaquie. En 2026, elle sacrifie les Iraniens qui aspirent à la liberté, les Libanais pris en otage par le Hezbollah, les Israéliens menacés d’extermination nucléaire. Tous sont sacrifiés sur l’autel d’un confort diplomatique égoïste. La complaisance envers les totalitarismes n’est jamais gratuite, il y a toujours quelqu’un qui en paie le prix.
Le quatrième réflexe est le plus pervers : l’instrumentalisation du droit. Chamberlain invoquait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour céder les Sudètes. Aujourd’hui, la France invoque la Charte de l’ONU et le respect de la souveraineté pour s’opposer à toute riposte pourtant légitime contre un régime qui mène depuis un demi-siècle une guerre asymétrique contre les démocraties. Le Quai d’Orsay justifie sa lâcheté par le droit.
Arié, pourquoi est-il si difficile pour une démocratie de rompre avec ce syndrome ?
Parce que malheureusement les germes de cette complaisance sont inscrits dans le fonctionnement même de nos démocraties.
D’abord, la dictature du court terme. Nos cycles électoraux récompensent les dirigeants qui préservent l’illusion de la stabilité aujourd’hui, bien avant que le coût de leurs capitulations ne se fasse sentir. Affronter un régime totalitaire exige un courage politique qui se paie immédiatement, pour des bénéfices qui seront diffus et lointains. Structurellement, l’économie de la lâcheté est plus rentable à court terme que celle du courage.
Ensuite, il y a la dimension culturelle, la plus profonde et la plus difficile à déraciner. En France, une certaine culture politique assimile le simple usage de la force à un échec moral, peu importe la monstruosité de l’adversaire. Le dialogue est érigé en dogme, brandi comme preuve de notre supériorité. Être ferme, c’est être belliciste. Et reculer est présenté comme de la sagesse, quand nos ennemis y voient de la faiblesse.
Pourtant, la leçon de Munich, ce n’est pas qu’il ne faut jamais négocier. C’est qu’il faut savoir distinguer ceux avec qui la diplomatie est sincère et possible, de ceux avec qui elle est une impasse fatale. Il faut avoir le courage d’adapter notre réponse. C’est cette lucidité et ce courage qui font défaut à la France dans la crise iranienne, et qui conditionnent son avenir comme puissance crédible.