Bonjour Arié Bensemhoun, cette semaine vous souhaitez analyser les résultats du second tour des élections municipales, qui se sont tenues ce dimanche 22 mars.
Bonjour Ilana,
Sur plus de 33 000 communes, seules 1 500 étaient concernées par un second tour – principalement les grandes villes, là où les enjeux sont les plus explosifs et les alliances les plus contorsionnistes. C’est là que la politique se révèle dans toute sa brutalité.
Ce que ces résultats dessinent, c’est une France fracturée.
La droite classique reste la première force territoriale – elle consolide les villes moyennes, récupère Metz, Nancy, Clermont-Ferrand, et dirige désormais 56 % des mairies du pays.
La gauche conserve ses bastions métropolitains : Paris, Marseille, Lyon. Mais elle recule dans les villes moyennes et affiche le seul solde négatif parmi toutes les familles politiques dans les villes de plus de 3 500 habitants.
Et puis il y a deux percées qui changent le paysage. Le RN passe de 14 à 61 villes, s’implante dans les bourgs périphériques, et réalise un coup symbolique majeur : Nice bascule sous les couleurs d’une alliance UDR-RN. Le verrou a sauté.
De l’autre côté du spectre, LFI passe de 4 à 25 villes – principalement dans les banlieues des métropoles, avec une approche ethno-représentative assumée, actant la fin du « porte-parolat » que Rima Hassan appelait de ses vœux.
Aux deux extrémités d’une France qui s’éloigne toujours plus de son centre, ces deux partis construisent méthodiquement leur territoire.
Arié, que retenir des alliances à gauche ?
Ce second tour restera comme le laboratoire de l’hypocrisie politique organisée.
La gauche a fusionné avec LFI partout où elle en avait besoin. À Lyon, Nantes, Grenoble, LFI est intégrée aux majorités municipales. Les mêmes élus socialistes et écologistes qui, la semaine précédente, dénonçaient « l’antisémitisme » de Mélenchon et son complotisme, ont signé des accords de liste avec ses candidats dès que leur siège était en jeu. Le « petit théâtre antifasciste », comme le disait Lionel Jospin, a ses coulisses.
Là où LFI a accepté de jouer les supplétifs derrière une figure installée, la stratégie a fonctionné. Mais ailleurs, le retour de bâton a été sévère. À Limoges, Brest, Strasbourg – des bastions traditionnellement à gauche – l’alliance avec LFI a cristallisé un réflexe de défense républicaine, et la droite ou le centre l’a emporté.
Le cas le plus cinglant, c’est Toulouse. La quatrième ville de France, ancrée à gauche lors de tous les scrutins nationaux, est pourtant la seule grande métropole que la droite conserve. Face à la liste LFI-PS-NPA, Moudenc est passé entre les deux tours de 58 000 à 92 000 voix. La gauche unie réalise 47 %, un niveau historique. Et elle perd quand même. Parce qu’en intégrant LFI, elle n’a pas élargi sa base, elle a réveillé tous ses adversaires, horrifiés à l’idée d’une mairie sous influence insoumise et anticapitaliste.
À vouloir tout emporter, LFI a finalement tout bloqué.
Arié, quelles leçons ces municipales nous donnent pour la présidentielle de 2027 ?
Elles nous donnent une répétition générale. Et elles ont levé plusieurs tabous qu’il faut regarder en face.
Premier tabou : la gauche s’unira derrière Mélenchon, quoi qu’elle en dise. Ces scrutins ont validé un axiome simple : le PS et les écologistes se rangeront derrière le plus fort dès lors que le pouvoir est à portée de main. Derrière la rhétorique des « valeurs » et des « lignes rouges », il n’y a que de l’arithmétique. Et Mélenchon le sait. Il construit patiemment sa « Nouvelle France » : 3 200 conseillers municipaux, 25 villes, une implantation dans les banlieues articulée autour du palestinisme, cet autre visage de l’islamisme et de l’anti-impérialisme.
Si Glucksmann veut se qualifier au second tour, il devra un jour se taire sur les sujets qui fâchent l’électorat insoumis. Sacrifier la clarté morale sur l’autel de l’unité, c’est le marché qui lui sera proposé. Même la question de la haine des Juifs risque de n’être qu’une variable d’ajustement passagère.
Deuxième tabou : le cordon sanitaire avec le RN est mort. Ciotti l’a enterré à Nice, et il n’est pas seul. En cas de duel LFI-RN à la présidentielle, la majorité de la droite choisira très probablement la préférence nationale à la révolution insoumise. Le pacte de gouvernement avec le RN, impensable il y a cinq ans, est devenu une hypothèse sérieuse.
Il reste enfin le scénario Édouard Philippe : le modèle Toulouse à l’échelle nationale, une union du centre et de la droite, avec le RN en épouvantail et la gauche radicale en repoussoir. C’est probable. Mais Philippe reste le Premier ministre de Macron. Et l’anti-macronisme, que ces résultats confirment partout où le bloc central s’est présenté seul, sera son plafond de verre.
La France se fragmente. Les alliances se dessinent. Et 2027 s’annonce comme le scrutin où toutes ces contradictions vont éclater au grand jour.