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« Le terrorisme djihadiste n’est pas une menace existentielle, mais une nuisance durable » (Christophe Ayad et Elise Vincent – Le Monde)

Marc Hecker et Elie Tenenbaum sont chercheurs à l’Institut français des relations internationales. Dans La Guerre de vingt ans (Robert Laffont, 448 pages, 24,90 euros), ces deux spécialistes des questions de défense et de terrorisme font la rétrospective de deux décennies de lutte contre le terrorisme, en particulier sur les théâtres étrangers. Du début de la « guerre contre le terrorisme » américaine, après les attentats du 11 septembre 2001, à New York, à la fin du contre-terrorisme comme priorité stratégique revendiquée par les Etats-Unis.

Qu’est-ce que le 11 septembre 2001 a changé à la lutte contre le terrorisme ?

Elie Tenenbaum : La lutte contre le terrorisme existait avant le 11-Septembre. A l’époque contemporaine, elle s’est structurée, à partir des années 1970, avec la prise d’otages de Munich [le 5 septembre 1972], qui a joué un rôle central dans la mise à l’agenda de cette thématique. Il en a résulté, dans la période 1975-1990, la création un peu partout en Occident de pôles spéciaux au sein des services policiers, de renseignement et judiciaires. Le terrorisme demeurait toutefois un sujet parmi d’autres. Ce qui change de manière radicale en 2001, c’est le fait que la lutte antiterroriste se mue en guerre et devient la pierre angulaire de la politique de sécurité nationale et de la diplomatie américaines. Ce n’est alors pas seulement la CIA et le CTC [Counter-Terrorism Center] qui se renforcent et se dotent de moyens financiers, humains et juridiques, c’est toute la politique extérieure de la première puissance mondiale qui se transforme. Le département d’Etat est en guerre contre le terrorisme, le département du Trésor aussi. La relation que chaque Etat entretient avec les Etats-Unis sera jugée à l’aune de la lutte contre le terrorisme.

Marc Hecker : Si le djihad afghan, de 1979 à 1989, est le point de départ du djihadisme transnational, le 11-Septembre a créé une surprise stratégique et a ouvert un cycle. Pendant la guerre froide, lors des débats à l’ONU, il était très difficile d’obtenir une condamnation internationale du terrorisme. Or, en 2001, il y a un véritable consensus sur ce sujet. En parallèle se développe tout un mouvement pour inclure des causes locales dans ce prisme et justifier des répressions au nom de la guerre globale contre le terrorisme. On l’a vu, par exemple, en Russie contre les indépendantistes tchétchènes, en Israël contre les groupes armés palestiniens ou même en Colombie contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie [extrême gauche].

Vingt ans après, Ben Laden n’a-t-il pas gagné ? Il n’était entouré que de quelques centaines de partisans, désormais le djihadisme compte des dizaines de milliers d’adeptes et contrôle des territoires…

M. H. : Les objectifs stratégiques affichés par Ben Laden n’ont pas été atteints : « les juifs et les croisés » n’ont pas été chassés des terres d’islam ; les gouvernements « apostats » n’ont pas été renversés au profit du « califat ». Les dirigeants d’Al-Qaida ont été traqués, arrêtés ou tués. Le revers de la médaille, c’est que la mouvance djihadiste a acquis un nombre spectaculaire de sympathisants et de combattants. Selon une étude de 2019 du Center for Strategic and International Studies [CSIS, cercle de réflexion influent basé à Washington], il y aurait deux à trois fois plus de combattants de cette mouvance qu’en 2001. Al-Qaida n’a pas gagné, en revanche, l’idéologie djihadiste est solide et continue à attirer. Quant aux Etats-Unis et à leurs alliés, ils n’ont pas réussi à éradiquer le djihadisme. On est passé, de 2001 à aujourd’hui, d’une volonté d’éradication à une stratégie d’endiguement de la menace.

E. T. : Personne ne peut nier que la mouvance djihadiste internationale s’est considérablement renforcée. Là où il y a débat, c’est sur la part respective, dans cette galaxie, de ceux qui ciblent la stabilité internationale et de ceux qui ont des objectifs locaux. Le discours du 20 septembre 2001 de George W. Bush visait l’élimination des groupes terroristes de « portée mondiale ». Est-ce que les 80 000 combattants talibans afghans – comptabilisés par le CSIS – sont un groupe de portée mondiale ? Est-ce que les groupes djihadistes au Sahel ont des visées mondiales ? Il ne faut pas exagérer la portée de ces groupes locaux, et en même temps il ne faut pas être naïf : quand un groupe comme Ansar Al-Sunna, au Mozambique, prend l’étendard de Daech, cela a une signification. Mais si l’on se concentre uniquement sur les noyaux durs d’Al-Qaida et de Daech, cette mouvance a été considérablement réduite.

« Le déclenchement de la guerre en Irak, en 2003, a été une erreur majeure. Elle a donné un nouveau souffle à la mouvance Al-Qaida »

Cette « guerre de vingt ans » a débouché sur ce que vous décrivez comme un drame en cinq actes. Pouvez-vous les résumer ?

M. H. : Le premier acte, qui va de 2001 à 2006, correspond à l’onde de choc de « l’hyperterrorisme ». Il y a initialement un moment de sidération pour les Etats-Unis, puis une réaction très forte. Le 11-Septembre est immédiatement comparé à l’attaque de Pearl Harbour de 1941, et signe l’entrée en guerre des Etats-Unis. Le premier théâtre de cette guerre sera l’Afghanistan. Puis, très vite, en 2003, il y aura l’Irak. Durant cette période, des coups très durs sont portés à la hiérarchie d’Al-Qaida, mais celle-ci s’adapte, notamment par la décentralisation, ce qui lui permet de commettre des attentats un peu partout dans le monde. Le deuxième acte de cette guerre, que nous appelons « l’ère de la contre-insurrection », va de 2006 à 2011. Il a consisté à essayer de stabiliser le chaos produit par la riposte américaine. Al-Qaida, qui était un groupe un peu hors-sol, parvient à nouer des alliances locales en vue de mener des insurrections populaires contre l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan. Un redressement est réussi jusqu’à un certain point en Irak, mais, en Afghanistan, la situation se dégrade, les pertes humaines et financières s’accumulent pour les Etats-Unis et leurs alliés.

E. T. : Le troisième acte, entre 2011 et 2014, c’est « le choc des “printemps arabes” ». Alors que la guerre contre le terrorisme semblait toucher à sa fin avec la mort de Ben Laden et le retrait américain d’Irak, les djihadistes montrent qu’ils sont capables de profiter de surprises exogènes, qu’ils n’ont pas déclenchées, et de relancer le conflit. Le quatrième acte correspond aux années 2014-2017. C’est le « califat » à son apogée et la mise en œuvre de la stratégie de la « gestion de la barbarie » théorisée par Abou Bakr Naji. Le cinquième et dernier acte correspond à la période dans laquelle nous nous trouvons depuis 2018. C’est la queue de la comète de cette guerre et le débat sur comment la clore, tandis que la mouvance djihadiste est dans une phase de transition après la perte du sanctuaire syro-irakien. Entre 2006 et 2011, il y avait déjà eu, chez les Occidentaux, une volonté de fermer la parenthèse post-11-Septembre. Mais ils n’y sont pas parvenus parce que les « printemps arabes » ont réintroduit de la dynamique politique et prolongé de dix ans le conflit. Aujourd’hui, on est à nouveau à un moment où il y a une volonté très claire des Etats-Unis et de leurs partenaires, non pas de fermer la parenthèse de la lutte contre le terrorisme, mais celle de la guerre contre le terrorisme.

La guerre contre le terrorisme aurait-elle pu s’arrêter en 2003, si l’intervention en Irak n’avait pas eu lieu ?

M. H. : C’est une vraie question. Le déclenchement de la guerre en Irak, en 2003, a été une erreur majeure de ces vingt dernières années. Elle a donné un nouveau souffle à la mouvance Al-Qaida et a déstabilisé durablement le Moyen-Orient.

E. T. : Effectivement, les Etats-Unis ont ruiné leur propre victoire avec deux erreurs majeures. D’abord l’hyperextension de la guerre contre le terrorisme et l’usage de méthodes controversées, qui ont sapé ses fondements moraux, notamment à l’ONU. Il faut se souvenir que, en 2001, même l’Iran avait présenté ses condoléances aux Etats-Unis. Deuxièmement, l’absence de planification de l’après-guerre en Afghanistan comme en Irak, qui n’a pas permis l’installation de régimes stables. Ce qui devait être une némésis américaine a viré à l’hubris et à une guerre de vingt ans.

La chute du « califat » de l’organisation Etat islamique (EI) est-elle la preuve que le djihadisme n’a pas pu porter un projet politique de gouvernance ?

M. H. : On ne peut pas dire que les djihadistes de Daech soient les seuls à avoir échoué. On l’avait déjà vu avec le premier Etat islamique d’Irak mis en place en 2006 par les successeurs d’Abou Moussab Al-Zarqaoui. Les djihadistes se sont mis les populations à dos en cherchant à imposer leur ordre par la terreur. Il en est allé de même au nord du Mali, en 2012. Ils n’ont pas su passer de la phase de guérilla à la gestion territoriale. L’EI non plus n’a pas réussi à produire le degré de compromis politique qui lui aurait permis de survivre. La coalition internationale a hâté sa fin en menant des bombardements mais, finalement, l’EI s’était déjà aliéné une grande partie de la population à l’intérieur de ses frontières en plus d’avoir provoqué tous ses voisins. Aujourd’hui, Al-Qaida semble se distinguer par un plus grand pragmatisme, mais n’a pas non plus démontré sa capacité à administrer durablement des territoires.

« Les djihadistes savent désormais que la réponse sera massive si jamais ils franchissent une ligne rouge comme la constitution d’un sanctuaire permettant de préparer des attentats à l’étranger »

Les guerres du 11-Septembre ont débuté en Afghanistan et elles vont en partie se terminer dans ce même pays, avec l’annonce du retrait américain. Quel bilan en tirer ?

E. T. : Toutes les approches ont été tentées en Afghanistan : du changement de régime en 2001 à la négociation en 2020, en passant par la contre-insurrection et le contre-terrorisme. Pour juger cette guerre, il faut en revenir aux objectifs initiaux. Le premier, déloger Al-Qaida et détruire son sanctuaire, a été atteint d’emblée. Le deuxième visait à pouvoir partir sereinement, sans risquer un retour d’Al-Qaida. Or, les vingt ans de guerre ont été menés contre les talibans en partant du postulat, fixé par George Bush en septembre 2001, qu’il n’était pas possible de les dissocier d’Al-Qaida.

L’accord de Doha en 2020 entre les talibans et les Etats-Unis a changé pour la première fois ce postulat : un retour des talibans ne signifiait plus une menace immédiate contre la sécurité des Américains. De ce point de vue, la guerre contre les talibans et pour la construction d’un nouvel Etat afghan est perdue. Sur la guerre contre le terrorisme et Al-Qaida, le bilan est encore à définir. On est pratiquement certain que les contacts persisteront entre Al-Qaida et les talibans, mais c’est leur densité qui pose question. Est-ce qu’on va retrouver des camps d’entraînement comme avant 2001 ou, au contraire, des liens ténus, un peu honteux ? On sait qu’il y a des débats au sein des talibans sur ce point.

M. H. : D’une manière plus large, la question est de savoir si les groupes djihadistes sont capables de retenir les leçons du passé. Ils savent désormais que la réponse sera massive si jamais ils franchissent une ligne rouge comme la constitution d’un sanctuaire permettant de préparer des attentats à l’étranger. A chaque fois que des groupes djihadistes ont engendré un proto-Etat, cela a entraîné une forte réaction internationale. Cela a été le cas pour l’Afghanistan en 2001, pour le nord du Mali avec l’opération « Serval » en 2013, et pour le « califat » de l’EI proclamé en 2014. S’ils retiennent cette leçon, les djihadistes pourraient opter pour d’autres formes de gouvernance, plus « grises » et indirectes, comme l’ont fait les Chabab en Somalie ou Al-Qaida dans la péninsule Arabique au Yémen après 2016. Ce qui est compliqué à gérer pour les Occidentaux, car les cibles à frapper sont moins visibles.

Durant ces vingt ans, une partie de la guerre contre le terrorisme s’est déplacée au Sahel. L’Afrique est-elle la terre d’avenir du djihadisme ?

M. H. : Du point de vue français, c’est avec l’intervention au Mali en 2013 que s’installe la rhétorique de la « guerre contre le terrorisme ». Avant, la position officielle, exposée notamment dans le Livre blanc sur la sécurité de 2006, explique de manière très claire pourquoi la France n’endosse pas ce concept. Le premier responsable politique à l’employer est Jean-Yves Le Drian [à l’époque ministre de la défense]. Au début, cela passe relativement inaperçu car la France entre effectivement en guerre avec le déclenchement de l’opération « Serval ».

E. T. : Le Sahel a longtemps été le théâtre d’une guerre masquée, qui a progressé à bas bruit. Dès 2001, il y a eu des tentatives d’implantations djihadistes. En 2007, il y a un tournant avec le ralliement du GSPC [Groupe salafiste pour la prédication et le combat] algérien à Al-Qaida central et la création d’Al-Qaida au Maghreb islamique. C’est alors la vague des kidnappings, la fin du Paris-Dakar, etc. Puis le moment-clé de la révolte touareg du Nord-Mali intervient en 2012, et on a la preuve, encore une fois, de la capacité des djihadistes à s’associer avec des groupes locaux aux ambitions très différentes. Il y a alors cette expérience fondatrice de l’émirat de l’Azawad, dans le nord du Mali, qui est finalement balayé par la France.

Cela aboutit, pour une fois, à un projet politique : les accords d’Alger. Mais ceux qui ont négocié l’accord – les Algériens – ne sont pas ceux qui ont gagné la guerre, en l’occurrence la France. Ils ne veulent pas des Français dans le nord du Mali, ni d’un Etat touareg indépendant. Ils ne veulent pas non plus des djihadistes trop actifs à leurs portes, mais ne souhaitent pas non plus un contre-terrorisme trop efficace avec des Etats forts à leur frontière.

Malgré cette tentative de ne pas retomber dans les erreurs du passé en Irak et en Afghanistan, la France, comme tous ses partenaires au Sahel, se trouve donc face, non pas à un enlisement de la guerre, mais au manque de projet politique alternatif, contrainte par les gouvernants africains eux-mêmes. Parallèlement, il y a un enracinement progressif des groupes djihadistes.

Le Mali n’est-il pas une sorte d’Afghanistan français ? Un conflit impossible à remporter…

E. T. : C’est un grand débat. Au Sahel, pas plus qu’ailleurs, l’intervention française et les forces internationales ne sont à la source du dynamisme du djihadisme qui est porté par des sociétés en transformation, par un projet politique affirmé et par des leaders qui savent profiter des opportunités. En revanche, contrairement à l’Afghanistan des années 2000, la France n’a jamais eu de projet de changement de régime au Mali. Elle n’a par ailleurs ni l’ambition ni les moyens de mener une contre-insurrection systématique. Inversement, il y a aussi des points de comparaison avec l’Afghanistan : la stratégie des djihadistes d’ancrage territorial, le développement d’une offre de gouvernance locale qui, dans un certain nombre de cas comme pour les talibans, est mieux-disante. Une grande différence avec l’Afghanistan, c’est qu’au Sahel, et au Mali en particulier, les djihadistes se développent dans des zones marginales auprès de minorités ethniques qui ont peu de relais politiques, contrairement aux Pachtouns afghans, où les talibans dominent.

Vous écrivez que l’internationalisation du djihadisme a rendu « caduque » la frontière entre la lutte contre le terrorisme sur le plan intérieur et celui sur les théâtres extérieurs…

M. H. : La traduction la plus spectaculaire de ce phénomène est l’explosion des filières djihadistes vers la zone irako-syrienne à partir de 2012. Il y a alors un vrai changement d’échelle par rapport à tous les djihads du passé, puisque environ 40 000 combattants étrangers, dont 5 000 à 6 000 Européens (parmi lesquels 1 300 Français), vont rejoindre les rangs d’Al-Qaida ou de l’EI. Une problématique européenne qui s’est développée, alors même qu’il n’y avait plus eu « d’euro-terrorisme » depuis les années 1980. Pour faire face à cette menace qui se joue des frontières, la réflexion sur le continuum « sécurité-défense » s’est amplifiée. Des outils utilisés pour l’extérieur depuis la fin de la guerre froide, comme les armées, ont été déployés sur le territoire national et, de leur côté, les forces de sécurité intérieure ont été musclées.

E. T. : Ces vingt dernières années, on a effectivement une conflictualité transnationale avec une idéologie elle-même transnationale qui s’est développée. Mais il faut faire attention à la manière dont on manie la rhétorique et les outils de la guerre sur le territoire national face à des djihadistes qui cherchent à saper la cohésion nationale et à semer les graines de la guerre civile.

La France est-elle en train de tomber, avec retard, dans tous les travers et pièges de la guerre contre le terrorisme menée par les Etats-Unis, à l’extérieur comme à l’intérieur ?

E. T. : La France aura moins que les Etats-Unis le luxe d’un retrait. Les zones où elle est militairement active sont moins éloignées d’elle que l’Afghanistan ne l’est des Etats-Unis. Les Américains peuvent quitter l’Afghanistan sans avoir de contrecoups immédiats – sauf sur le plan du prestige – en termes d’intérêts stratégiques ou de sécurité nationale. L’Afrique de l’Ouest et le Sahel pour la France, c’est très différent. Ce sont des zones où des ressortissants français sont massivement présents, des pays qui ont des liens historiques forts avec la France. On ne peut pas imaginer la France quitter militairement la zone avec les mêmes conséquences.

« On est à la fin d’un cycle parce qu’une lassitude s’est développée, mais aussi parce que d’autres adversaires émergent, en particulier la Chine »

C’est la même chose sur le plan intérieur : la France est aujourd’hui confrontée à une menace terroriste que l’actualité rappelle sans cesse et qui entretient une forme de tension. Ce n’est pas forcément le cas aux Etats-Unis. De même, désigner les terroristes comme des « combattants illégaux », avec un statut juridique comme à Guantanamo, n’a pas eu d’impact fort sur le projet de société américain, car on ne parlait pas de citoyens américains. Ils ont beaucoup moins que la France été confrontés à la problématique de la radicalisation.

Cette menace pèse sur tous les pays européens, quels que soient leur modèle de société et la place de la laïcité. La dynamique de la « bellicisation » est donc beaucoup plus dangereuse en France qu’aux Etats-Unis et c’est pour cela, sans doute, que les autorités françaises ont été globalement plus prudentes que les Etats-Unis après 2001 dans leur formulation des choses. Enfin, la France n’a jamais eu le projet démiurgique des Etats-Unis de refaçonner, même partiellement, une partie du monde.

M. H. : Il y a une idée partagée entre Américains et Français, c’est celle de se retirer – d’Afghanistan ou du Sahel – tout en gardant une certaine présence afin de permettre un contrôle minimum. La question est de savoir quel est le niveau minimum. Le concept « d’empreinte légère » des Etats-Unis, à l’échelle des moyens français, est lourd. Avec juste quelques milliers d’hommes au sol comme la France au Sahel, vous ne pouvez faire que du contre-terrorisme amélioré. C’est-à-dire miser sur le renseignement, les forces spéciales, les frappes de drones et décapiter les groupes terroristes. Le problème, c’est que c’est une logique sans fin : les chefs sont remplacés et cela crée de la frustration auprès des populations locales. Tant que les responsables politiques locaux ne répondront pas aux besoins de ces populations, il existera un terreau favorable aux insurgés et le contre-terrorisme risque de ressembler à un mythe de Sisyphe stratégique.

Sur les questions de législations intérieures, en vingt ans, les moyens ont été clairement renforcés. Mais la menace ne peut pas être éradiquée, elle peut seulement être limitée et contenue. Il faut donc que la société fasse preuve de résilience.

Peut-on dire que le contre-terrorisme nourrit le terrorisme, comme on l’entend parfois ?

M. H. et E. T. : Non. Il faut se méfier d’une forme de narcissisme stratégique qui pense qu’on est à l’origine de tout, de nos ennemis comme de nos succès ou de nos défaites. Les djihadistes ont leur volonté propre et se sont donné les moyens de porter la guerre où ils le souhaitaient. En revanche, il y a des dynamiques stratégiques engendrées par le contre-terrorisme, et il n’est pas illogique, quand un pays occidental bombarde une zone donnée, que les combattants de cette zone réagissent et veuillent cibler des intérêts de ce pays ou y commettre des attentats. C’est un phénomène classique d’action-réaction.

Les djihadistes ont-ils gagné en faisant de l’islam un objet politique controversé et central dans le débat politique des sociétés occidentales ?

M. H. et E. T. : L’objectif ultime que les djihadistes partagent avec les islamistes, qui est de s’acheminer petit à petit vers des sociétés islamiquement plus pures, a effectivement marqué des points. On peut aussi lier cela à l’essor de la prédication, à la multiplication de groupes islamistes de tout le spectre, à l’influence de moyens de « soft power », et pas nécessairement l’attribuer aux groupes djihadistes. De même, le projet djihadiste en tant que tel, dans sa dimension violente, provocatrice, suscite davantage de réprobation dans le monde musulman qu’il y a vingt ans, si on regarde un certain nombre de sondages.

BORIS SÉMÉNIAKO

On est donc, selon vous, à la fin de cette guerre de vingt ans. Comment est-ce possible si, comme vous le dites, la menace n’est pas éradiquée ?

M. H. : En 2001, il y avait la perception d’une menace existentielle, liée à des destructions d’ampleur militaire par un acteur non étatique, avec une innovation majeure, qui était l’utilisation d’avions civils comme des missiles. Il y avait aussi une inconnue : comme les services de renseignement avaient été pris en défaut, on se demandait s’il n’y allait pas y avoir un cycle « d’hyperterrorisme » avec des scénarios de terrorisme nucléaire, bactériologique ou chimique, pouvant faire des dizaines de milliers de morts. Or, aujourd’hui, on se rend compte que les terroristes n’ont pas la capacité d’être une menace existentielle du point de vue de leur pouvoir de destruction. Ils sont en revanche une nuisance durable. S’ils sont toujours capables de perpétrer des attaques, celles-ci font relativement peu de morts : moins de 300 depuis 2015 en France. Evidemment, c’est tragique, mais d’un point de vue stratégique, ce n’est pas grand-chose. Les dynamiques d’escalade et de déchirement du tissu social, que peut engendrer la répétition des attaques, sont en revanche très dangereuses.

On est donc à la fin d’un cycle parce qu’une lassitude s’est développée, mais aussi parce que d’autres adversaires émergent, en particulier la Chine. La pandémie de Covid-19 joue aussi un rôle. En un an et quelques mois, on a eu plusieurs millions de morts, c’est-à-dire plus que le terrorisme en vingt ans. Un discours a commencé à se développer sur le fait que toutes ces ressources dépensées dans des guerres lointaines et chères auraient pu être investies pour faire du « nation building at home », c’est-à-dire la reconstruction des capacités étatiques nationales, notamment sanitaires. En 2008, déjà, c’était le projet d’Obama mais la montée en puissance de Daech a contrarié ses plans.

E. T. : La fin de ce cycle est aussi liée au fait que les priorités stratégiques changent. C’est vrai d’un point de vue militaire avec le retour à la compétition des puissances, c’est vrai aussi pour des problématiques plus sociétales, avec l’environnement par exemple. Il faut se rappeler que la Chine a intégré l’Organisation mondiale du commerce à l’automne 2001, il y a exactement vingt ans. Mais à l’époque, cela n’intéressait pas grand monde.