« Pour qu’Israël soit considéré comme un Etat normal, il faut que le regard porté sur lui s’émancipe de la haine millénaire à l’égard des Juifs » (Alain Policar – Le Monde)

Le sionisme s’est constitué comme un mouvement de libération du peuple juif. Mais l’emploi de la notion de peuple pour parler des Juifs est parfois contesté afin de critiquer l’existence d’Israël. L’ambition sioniste pourrait toutefois fort bien se passer de la notion de peuple, estime le politiste Alain Policar, dans une tribune au « Monde ».

Dans un contexte marqué par la visite d’Emmanuel Macron en Israël et par la publication d’un sondage annonçant qu’en France, soixante-quinze ans après la libération du camp d’Auschwitz, 34 % des Juifs se sentent menacés en raison de leur religion (et montrant, en passant, la persistance des préjugés antisémites), la tentation de trouver refuge dans un Etat dit juif est forte. Pourtant, cet Etat n’est pas à l’abri d’un procès en légitimité instruit au nom d’une idéologie équivoque, l’antisionisme.

De cette équivocité, Shany Mor (« Une forme d’antisionisme relève moins d’une idéologie que d’une vision du monde plaçant Israël au cœur du mal »Le Monde, du 14 décembre 2019) a dit l’essentiel : il est inacceptable de confondre le doute de celui qui, en 1919, s’interroge sur le meilleur moyen de protéger l’existence précaire des minorités juives d’Europe et du Moyen-Orient avec l’attitude de celui qui, en 2019, plaide l’abolition d’un Etat existant. Désirer la destruction d’Israël est une position sans équivalent : nul autre Etat, quels qu’aient pu être ses crimes, n’a produit semblable opprobre. L’antisionisme, entendu en ce sens-là, est clairement antisémite.

« Etrangeté à la politique »

Il est un autre aspect de la contestation au droit à l’existence d’Israël qui doit être évoqué : le sionisme s’est présenté comme le mouvement de libération nationale du peuple juif, présupposant ainsi l’existence dudit peuple. Si ce peuple est une fiction, la légitimité de l’Etat d’Israël serait, dit-on, fortement affaiblie, et donc son droit à l’existence indépendante. Est-ce si sûr ?

Dans ses Mémoires (Julliard, 1983), Raymond Aron écrit : « Que signifie le “peuple juif” ? Existe-t-il ? Peut-on parler du peuple juif comme on parle du peuple français ? Ou comme on parle du peuple basque ? (…) Tout ce que je n’hésite pas à soutenir, au risque de soulever des protestations passionnées, c’est que, si peuple juif il y a, il n’existe pas d’autre peuple du même type que lui » (p. 502-505).

Près de trente ans après, le philosophe Bruno Karsenti lui répond : « Les Juifs sont un peuple sans qu’un Etat ne valide ou ne sanctionne leur prétention à l’être. (…) Une étrangeté à la politique telle que nous la comprenons s’est manifestée depuis que les Juifs ont perdu leur souveraineté politique sur leur territoire, un peuple s’est configuré que l’acception politique du mot peuple n’a pas jugé bon de retenir » (Moïse et l’idée de peuple. La vérité historique selon Freud, Cerf, 2012, p. 16).

De ce désaccord, on retiendra que le concept de peuple appliqué aux Juifs peut recevoir le traitement objectiviste qui fut celui de R. Aron (qu’est-ce qui fait l’unité de ce supposé peuple ?), ou un traitement subjectiviste où l’accent sera mis sur la conscience d’appartenance et où s’exprime le refus d’enfermer une réalité complexe dans la petite bouteille des concepts. Or, de ce dernier point de vue, force est de constater que la référence au peuple est extrêmement répandue chez les juifs, y compris chez les universitaires.

Un signifiant flottant

Le plus souvent est mise en avant l’idée qu’un peuple est un ensemble d’individus doués d’un imaginaire partagé et d’une émotionnalité commune reposant l’un et l’autre sur un même corpus mythique fait d’histoire, de légendes et de poésies. A cela, l’objectiviste répond : comment, en observant les modes de vie et les valeurs des ultraorthodoxes et ceux des Juifs athées, va-t-on trouver cette émotionnalité et cet imaginaire communs ?

Désirer la destruction d’Israël est une position sans équivalent : nul autre Etat, quels qu’aient pu être ses crimes, n’a produit semblable opprobre. L’antisionisme, entendu en ce sens-là, est clairement antisémite

Les deux réponses semblent s’exclure l’une l’autre. En réalité, selon les circonstances, la conscience d’appartenance s’exprime avec plus ou moins de force. Dans les temps de persécution, cette conscience constitue les Juifs en peuple. Dans les temps où les périls sont faibles, les objectivistes sont, me semble-t-il, mieux entendus.

Le concept de peuple apparaît donc, en l’espèce, comme une sorte de signifiant flottant : il n’est rien en soi, sinon ce qu’en font les uns ou les autres. Il demeure néanmoins régulièrement invoqué en tant qu’instrument de légitimation historique de la création d’un Etat juif. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : sur la base de la communauté de foi cette légitimité s’effondre, une confession religieuse n’étant pas (ou plus) un critère admissible pour justifier l’organisation d’une collectivité en Etat.

Il est d’ailleurs profondément douteux que les Juifs constituent une simple communauté de foi, tant sont nombreux ceux qui revendiquent leur judéité en dehors de toute fidélité religieuse. Si l’on se penche un instant sur l’injonction du comte de Clermont-Tonnerre en décembre 1789 (« Il faut refuser tout aux Juifs comme nation, et accorder tout aux juifs comme individus »), on voit bien qu’il ne raisonne pas à l’égard des Juifs (une nation, dit-il) comme à l’égard des protestants. Que dit-il au fond ? Veillez à n’être qu’une communauté de foi et rien de plus. C’est ce plus que certains désignent sous le vocable de peuple et que d’autres négligent ostensiblement.

Un critère indépendant de la foi

Ces derniers doivent pourtant faire face à une objection consistante. On le sait, le principe de transmission du judaïsme repose sur la filiation matrilinéaire exclusive. Autrement dit, pour désigner qui est membre de la communauté religieuse, le critère retenu est, le plus souvent, complètement indépendant de la foi. Ce critère, incontestablement, constitue un élément fort en faveur du concept de peuple (même si, bien entendu, avant tout interne, il ne s’impose pas absolument). En ces temps difficiles, où se multiplient les signes inquiétants d’hostilité aux Juifs, l’approche subjectiviste acquiert une forte crédibilité.

En réalité, l’ambition sioniste, laquelle a consisté à créer une nation à partir de communautés juives de cultures différentes (en cela elle comporte un aspect profondément républicain et inclusif), pourrait fort bien se passer de la notion de peuple.

Depuis 1948, elle œuvre davantage à la fabrique de la nation judéo-israélienne. Ce projet, aussi acceptable soit-il, n’en reste pas moins, ainsi que l’écrit le politiste Denis Charbit, « imparfait et inachevé tant que les Palestino-israéliens n’en sont pas partie prenante » (Le Débat, n° 158, janvier-février 2010, p. 160).

Mais, pour qu’Israël soit considéré comme un Etat normal, il ne suffit pas que ses gouvernements reconnaissent les droits de sa minorité arabe et cessent leur politique de colonisation, il faut également que le regard porté sur lui s’émancipe de la haine millénaire à l’égard des Juifs. Si ce jour devait arriver, nul alors ne se soucierait du bien-fondé du concept de peuple pour désigner les Juifs.

Alain Policar est notamment l’auteur de « Le Libéralisme politique expliqué aux jeunes gens » (Le Bord de l’eau, 2019).