La querelle du djihad, suite et fin? (Alexandre Devecchio – Le Figaro)

ENQUÊTE – Les essais de Bernard Rougier, Les Territoires conquis de l’islamisme, et d’Hugo Micheron, Le Jihadisme français, connaissent un succès fulgurant. Ils marquent la victoire du chercheur Gilles Kepel dans la controverse qui l’oppose à son confrère, Olivier Roy. Le salafisme est bien l’antichambre du djihadisme.

Leurs enquêtes respectives connaissent un succès de librairie fulgurant et viennent bousculer le débat sur le djihad en France. Encore totalement méconnus du grand public il y a peu, Hugo Micheron et Bernard Rougier sont désormais omniprésents dans les médias: de la couverture du Point à la matinale de France Inter, des pages du Monde aux «Grande Gueules» de RMC, en passant par l’émission «28 Minutes sur Arte».

Derrière ce consensus rare sur un sujet aussi brûlant et controversé, il faut voir «la victoire idéologique» d’un homme qui les relie: Gilles Kepel, leur maître à tous les deux. «En 2012, étudiant désorienté, j’ai débuté mon apprentissage à ses côtés, écrit Hugo Micheron dans les remerciements de son livre. J’aimerais croire que le présent travail, qui lui doit tant, est digne de l’héritage de ses découvertes.» Même s’il n’a plus rien d’un novice, Bernard Rougier, directeur du Centre des études arabes et orientales, rend également hommage à celui qui, il y a une trentaine d’années, lui a donné «le goût du terrain»: «J’ai pris de lui le fait d’écrire qu’après avoir été imprégné des lieux et des gens», explique-t-il. Gilles Kepel, lui, voit en eux de véritables fils spirituels et surtout, dans leurs succès, sa propre revanche.

Depuis que je suis condamné à mort, je me suis endurci. Je n’hésite plus à flinguer mes adversaires

Gilles Kepel

Attablé au Marco Polo, célèbre restaurant italien du quartier de l’Odéon, à Paris, devant un plat de tortellini al tartufo, le directeur de la chaire Moyen-Orient – Méditerranée, à l’École normale supérieure, aussi tranchant que distingué, a de faux airs du «Parrain». «Depuis que je suis condamné à mort, je me suis endurci. Je n’hésite plus à flinguer mes adversaires», lâche-t-il. La condamnation à mort qui le vise est bien réelle: elle a été prononcée par l’État islamique. Le «flingage» qu’il évoque, en revanche, est métaphorique et s’inscrit dans une bataille intellectuelle. Ses «adversaires»? Des universitaires comme lui, ceux qu’il qualifie de «dénégationnistes du djihad»: Olivier Roy et ses disciples, Farhad Khosrokhavar ou encore François Burgat… «Kepel est dans une escalade mégalomaniaque, il n’accepte personne d’autre que lui», ironise Olivier Roy au téléphone. Comme dans toute querelle, à la dispute idéologique se mêlent des questions d’ego et de rivalités personnelles, mais l’enjeu de cet affrontement est fondamental pour la société française.

Lien entre islamisme et terrorisme

La controverse qui oppose Kepel à Roy depuis plusieurs années a souvent été résumée à une seule question: y a-t-il radicalisation de l’islam, comme le soutient le premier, ou islamisation de la radicalité, comme le prétend le second? Gilles Kepel, l’un des rares universitaires à lire et parler l’arabe, insiste sur la dimension théologico-politique de la radicalisation. Il souligne le lien entre islamisme et terrorisme, entre la propagande de Daech et la radicalisation des jeunes de banlieue.

Pour lui, les territoires perdus de la République abritent une contre-société salafiste qui est l’antichambre du djihadisme et peut-être, demain, de la guerre civile. Pour Olivier Roy, au contraire, il n’y a pas de continuum entre salafisme et djihadisme. «L’objectif des salafistes n’est pas politique, mais la recherche du salut. Contrairement aux Frères musulmans, ils ne font pas de social, n’ont pas d’associations, de clubs de sport. Quant aux jeunes de banlieue, la plupart ne parlent pas l’arabe et ne lisent pas le Coran», explique-t-il. Olivier Roy minore la dimension politico-religieuse du phénomène, et insiste davantage sur les facteurs psychologiques, mettant en avant le rôle des convertis.

Olivier Roy minore la dimension politico-religieuse du phénomène, et insiste davantage sur les facteurs psychologiques, mettant en avant le rôle des convertis.

Il voit dans le djihad une «révolte générationnelle et nihiliste», «un produit de notre modernité». Une jeunesse désenchantée et sans but, souvent ignorante de l’islam réel et en quête de radicalité, aurait trouvé dans la violence de Daech le véhicule de sa colère et le moyen d’assouvir ses pulsions mortifères. En 1980, alors que l’Afghanistan vient d’être envahi par l’Armée rouge, Roy part rejoindre les moudjahidin, comme humanitaire d’abord, puis comme chercheur. Faut-il voir dans cette expérience, qu’il a racontée dans sa biographie, l’une des clefs de sa vision romantique du djihad?

Roy et Kepel n’ont pas toujours été opposés. Tous deux se sont trompés en prophétisant l’échec de l’islamisme au tournant des années 2000, juste avant le 11 Septembre. Leur affrontement va véritablement naître en 2012, après la tuerie perpétrée par Mohamed Merah à l’école Ozar Hatorah de Toulouse. Gilles Kepel souligne que Merah a perpétré ses effroyables crimes, le 19 mars 2012, cinquante ans, jour pour jour, après le cessez-le-feu de la guerre d’Algérie. Pour le chercheur, ce n’est pas un hasard. Mais cette thèse trop dérangeante est vite balayée au profit de celle du «loup solitaire», dont Olivier Roy va devenir le chantre dans le monde universitaire. À l’Institut européen de Florence, où il dirige le programme Méditerranée, Roy rafle et oriente tous les crédits de l’European Research Council, l’organe chargé de coordonner les efforts de recherches entre les États de l’Union européenne. Dans le même temps, les projets de recherche de Gilles Kepel sont retoqués et celui-ci voit même son master à Sciences Po fermer.

Un tournant dans la bataille culturelle

En 2015, après les attentats du Bataclan, Kepel contre-attaque dans une tribune, coécrite avec Bernard Rougier, publiée dans Libération sous le titre: «Le roi est nu». Il y dénonce «le concept grossièrement formé» de «radicalisation» et accuse en substance Roy d’alimenter l’islamo-gauchisme et d’interdire toute critique de l’islamisme au nom de la pseudo-lutte contre l’islamophobie. Son livre Terreur dans l’Hexagone, publié dans la foulée, se vend à 90.000 exemplaires, mais le chercheur se voit accusé de «dérive réactionnaire», taxé d’«islamophobie» par une partie des observateurs. Condamné à mort le 13 juin 2016 par le tueur des policiers de Magnanville – Larossi Abballa -, Kepel est placé sous protection policière. Si la grille de lecture de Roy continue de dominer dans le monde académique, l’échec cuisant des programmes de «déradicalisation», ainsi que le profil des djihadistes, très majoritairement issus des banlieues islamisées et la multiplication des attaques au couteau, semblent donner raison à Kepel.

Les deux enquêtes majeures de Rougier et Micheron pourraient bien faire définitivement triompher sa ligne dans ce qu’il convient désormais d’appeler la «querelle du djihad». Les Territoires conquis de l’islamisme (PUF), livre dirigé par Bernard Rougier, est un ouvrage collectif. La plupart des chapitres sont écrits par ses étudiants, majoritairement des Français d’origine maghrébine ou subsaharienne, qui ont eux-mêmes grandi dans des quartiers communautarisés et connaissent le terrain mieux que quiconque. D’Aubervilliers à Argenteuil, de Saint-Denis à Champigny, de Mantes-la-Jolie à Toulouse, ils dessinent une géographie du djihad français et nous entraînent dans ce que Rougier appelle les «écosystèmes islamistes».

Une plongée effrayante dans ces enclaves désertées par la République, où salafistes et Frères musulmans imposent leurs marqueurs politico-religieux.

Une plongée effrayante dans ces enclaves désertées par la République, où salafistes et Frères musulmans imposent leurs marqueurs politico-religieux et leur contrôle social, via les mosquées, mais aussi les commerces halal, les écoles hors contrat, les librairies islamiques, les terrains de foot ou encore les lignes de bus. Les auteurs montrent avec précision l’emprise exercée par ces derniers sur une jeunesse désaffiliée en quête d’appartenance, et leur stratégie d’entrisme dans les conseils municipaux. Ils pointent la responsabilité des «intellectuels décoloniaux», dont le discours de mise en accusation de l’«État français raciste et islamophobe» converge avec celui des islamistes et le légitime. L’enquête de Rougier met en évidence l’existence d’un terreau islamiste sans lequel la vague d’attentats qui a commencé en 2015 n’aurait pas pu avoir lieu. Elle bat ainsi en brèche la thèse d’Olivier Roy d’une radicalisation individuelle et nihiliste, stimulé par l’usage solitaire d’internet.

Un ouvrage de référence

Le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard) s’impose également immédiatement comme un ouvrage de référence. Hugo Micheron, dont Gilles Kepel est le directeur de thèse et l’éditeur, et qui, par ailleurs, a signé un chapitre du livre de Rougier, y mêle enquête de terrain en France et au Levant avec des entretiens dans les prisons de quelque quatre-vingts djihadistes français, plus vaste échantillon jamais rassemblé. Condensant les 800 pages de sa thèse, il y démontre notamment que la carte des enclaves islamistes se superpose à celle des départs pour le djihad. Et, dans une dernière partie effrayante, que la prison n’est pas un espace coupé de la société, mais le laboratoire où les «revenants» reconfigurent leur stratégie et élaborent le djihad de demain.

Je suis parti du constat qu’on manquait de matériaux empiriques pour parler d’un phénomène qui assaillait la société française.

À 20 ans, entre 2008 et 2009, Micheron a vécu un an en Syrie, où il apprend l’arabe et traverse des villes dont il ne sait pas encore qu’elles vont devenir les capitales de Daech. Ce n’est qu’après les attentats de 2015 que celui qui est alors assistant de recherche de Kepel décide de faire du djihadisme le sujet de sa thèse. «Je suis parti du constat qu’on manquait de matériaux empiriques pour parler d’un phénomène qui assaillait la société française. Il y avait énormément d’interprétations dans le débat public, mais assez peu d’éléments concrets, de preuves qui permettaient de penser le sujet, décrypte le jeune homme. Une des pudeurs des chercheurs était de considérer qu’aborder ce sujet, c’était faire le jeu de l’extrême droite. Je considère au contraire que c’est en objectivant les faits qu’on casse la machine à fantasmes.» Micheron jure avoir investi le terrain sans a priori et se défend d’avoir voulu prendre position dans la querelle entre Kepel et Roy: «Mon idée n’était pas de dégommer une thèse et d’en valider une autre. Je n’avais pas de présupposé idéologique

Son maître tranche cependant dans la préface du livre: «Micheron déconstruit les théories obsolètes qui ont conduit aux errements de bien de nos dirigeants et nos éditorialistes.» Pour Kepel, cet ouvrage ainsi que celui de Rougier représentent un tournant dans la bataille culturelle qu’il mène. «L’interprétation du djihadisme était jusqu’alors totalement dominée par les dénégationnistes du djihad, Roy et les autres qui expliquaient que “ça ne sert à rien de comprendre l’arabe ou la prédication salafiste pour analyser ce phénomène”, explique-t-il. Cela vient d’une posture car il ne fallait pas incriminer l’islam ni même son interprétation.» Une posture qui, selon lui, a empêché de comprendre le phénomène et conduit l’État à dépenser des millions pour financer des «stages de déradicalisation tous plus bidon les uns que les autres dans lesquels on faisait caresser des poupées et des chiots aux terroristes».