Pnina Tamano-Shata, de la famine en Éthiopie au gouvernement en Israël (Danièle Kriegel – Le Point)

La ministre de l’Immigration, première femme d’origine éthiopienne à intégrer un gouvernement en Israël, dénonce le racisme et les violences policières.

Quand Pnina Tamano-Shata a un moment de découragement ou une difficulté qui lui semble, sur le moment, insurmontable, elle se reprend vite, grâce à une image : celle de la fillette éthiopienne de trois ans, arrivée en Israël dans une robe informe, pieds nus et sans sa mère. « Me revoir ainsi, si petite, si fragile, traumatisée par les souffrances subies, a un effet : immédiatement, je relève la tête et j’avance. Car je le sais pour l’avoir vécu : tous les débuts sont difficiles, mais tout est surmontable. Il suffit de se mettre à la tâche pour être la meilleure ! » Elle est comme cela la nouvelle ministre israélienne de l’Immigration et de l’Intégration, premier membre de gouvernement d’origine africaine : être dans l’excellence, sans oublier son histoire personnelle et celle de sa communauté. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que cela n’avait pas commencé sous les meilleurs auspices. Quand elle naît en 1981, sa famille vit à Wuzaba, en Éthiopie, un village sans eau courante ni électricité, près de Gondar, à 600 kilomètres d’Addis-Abeba. Elle a trois ans lors de la grande famine qui ravage le pays. Sa famille, juive, décide alors de quitter le village avec le secret espoir de se rendre en Israël.

Opération Moïse

Première étape : rejoindre un camp de réfugiés au Soudan. Deux cents kilomètres à pied. La faim, la soif, la chaleur torride et les attaques de bandits qui leur volent le peu qu’ils ont. Puis, une fois parvenue dans le camp, où s’entassent des milliers de personnes fuyant la famine, pas question de révéler son identité juive. On est au Soudan. Enfin arrive la délivrance, la nuit où ils montent dans des camions qui vont traverser le désert et arriver sur une base clandestine où les attendent des appareils Hercules de l’armée de l’air israélienne. C’est l’opération Moïse. Ce pont aérien au cours duquel, entre novembre 1984 et janvier 1985, 7 000 Juifs éthiopiens seront transférés d’Afrique en Israël.

À son arrivée, une nouvelle difficulté attend la fillette. Son père et ses cinq frères sont là. Pas sa mère. Elle n’arrivera qu’un an plus tard. « Même si les conditions de vie dans le centre d’hébergement où nous étions étaient bonnes, avec des équipes locales chaleureuses, je me souviens d’une grande solitude. » Pourtant, très vite, la petite Pnina fait face à ce nouveau pays, avec sa langue, son mode de vie, sa culture : « Pour nous les enfants, c’était assez facile. Pour nos parents au contraire, c’était dur. Il leur a fallu plonger dans le monde de la modernité. Vous savez, entre le Soudan et Israël, c’est seulement quatre heures de vol, mais pour la génération de nos parents, de nos grands-parents, c’était un bond en avant de centaines d’années. Les voitures, les ascenseurs. Il fallait se transformer totalement. Contrairement aux stigmates dont on les a affublés, “des primitifs engoncés dans des coutumes d’un autre âge”, ce sont eux les vrais héros de toute cette histoire. Des gens exceptionnels, capables d’accomplir tant de kilomètres pour réaliser leur rêve. Celui de vivre en Terre promise. »

« J’ai très vite compris que ma couleur de peau serait un problème. »

Reste qu’elle va tout affronter : la pauvreté – à 11 ans, Pnina fait des ménages dans des maisons de retraite – ; le racisme – « Dans le quartier où nous sommes arrivés à notre sortie du centre d’hébergement, un enfant nous a lancé des pierres en criant “Négro ! Négro !” J’ai très vite compris que ma couleur de peau serait un problème. » Sans oublier ces Israéliens qui les soupçonnent de ne pas être juifs. Mais son credo reste le même : être la meilleure. École primaire, lycée, université. Elle réussit tout, étudie le droit et le journalisme.

Deux messages

Elle devient avocate et se trouve être également la première femme noire à présenter un programme à la télévision israélienne. Mais le devenir de sa communauté reste au centre de ses préoccupations. Présidente de l’Association nationale des étudiants d’origine éthiopienne, puis membre d’un parti centriste, elle est au premier rang de la lutte contre les discriminations et les violences policières subies par les juifs d’origine éthiopienne.

Même aujourd’hui, son poste de ministre ne l’empêche pas de s’exprimer. Que ce soit face à la mort de George Floyd aux États-Unis ou bien après le décès d’un jeune Juif éthiopien tué par un policier israélien : « La police, dit-elle, doit protéger les vies. Elle ne doit pas menacer les gens parce qu’ils sont noirs. Il en va de la responsabilité des gouvernements et des dirigeants en Israël aussi. »

Évoquant ses deux héros, Moïse et Martin Luther King, elle entend transmettre deux messages : le premier aux jeunes Israéliens d’origine éthiopienne : celui de la présence au gouvernement d’une femme noire, fière de sa communauté et de ses origines. Le second a trait à sa nouvelle fonction. « J’ai le sentiment d’avoir bouclé la boucle, dit-elle. Qui, mieux que moi, pourrait connaître et comprendre les besoins des immigrants en Israël ? » Aura-t-elle le temps de mener à bien la mission qu’elle s’est donnée ? Elle ne se pose pas la question.