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Paris lutte pour préserver son influence en Syrie (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

Après le départ annoncé des forces américaines, la France redoute de ne plus pouvoir peser sur la solution politique au conflit.

Depuis le début de la guerre, la France perd l’un après l’autre les leviers d’influence dont elle a si longtemps bénéficié en Syrie. Le retrait programmé des militaires américains, annoncé en décembre par Donald Trump dans un tweet, aura pour Paris et ses alliés, s’il est mené à son terme, des «conséquences telluriques» selon les mots d’un responsable français. «S’ils partent, nos forces terrestres seront obligées de suivre le mouvement. Les Occidentaux risquent de perdre la seule carte dont ils disposaient encore, celle du nord du pays.» C’est sans doute pour l’allié français que l’addition risque d’être la plus salée. En cas d’offensive turque contre les Kurdes, la guerre pourrait gagner les zones où sont retenues les familles des djihadistes français, qui pourraient se retrouver éparpillées dans la nature. Et si les Kurdes de Syrie, par dépit, finissaient faute de mieux par s’allier au régime après la défection du faux ami américain, permettant aux forces syriennes d’avancer jusqu’à la frontière turque, quel sort réserveraient-elles aux djihadistes français emprisonnés dans la région? Seraient-elles tentées de les relâcher? Ou de s’en emparer pour exercer un chantage contre Paris?

La diplomatie française n’entend pas pour autant baisser les bras. Depuis l’annonce américaine en décembre, elle a redoublé d’efforts pour convaincre Donald Trump de renoncer à sa décision ou au moins d’en retarder l’application. Les arguments sont nombreux: le risque chimique perdure, on ne peut pas abandonner l’allié kurde qui a participé à la lutte contre les djihadistes, il est contradictoire de désigner l’Iran comme un ennemi mais de se retirer de Syrie où il renforce sa présence. Surtout, la lutte contre Daech n’est pas terminée. «La victoire est loin d’être encore acquise. Il reste des poches djihadistes en Syrie. En Irak, Daech redresse la tête», prévient un haut diplomate.

Il se dit persuadé qu’Emmanuel Macron, qui entretient toujours un dialogue régulier avec Donald Trump, a contribué à la décision de finalement ralentir le retrait des forces américaines. «On a gagné entre deux et quatre mois», estime-t-il. Juste après le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, s’est rendu en Irak la semaine dernière pour réaffirmer son soutien à ce pays où la coalition antidjihadiste dirigée par les Américains poursuit sa lutte. Le retrait programmé de Syrie a redonné une nouvelle importance, aux yeux de Paris, à l’Irak devenu un pivot régional.

«Avec le retrait des Américains, notre capacité à contrôler l’évolution de la politique intérieure syrienne va devenir très faible»

Une source haut placée de la diplomatie française

Malgré ses efforts, les leviers dont dispose encore la France restent cependant minimes. Ses buts en Syrie n’ont pas changé. Il s’agit de lutter contre le terrorisme et d’aider à trouver «une solution politique inclusive» – notamment vis-à-vis des sunnites – sans laquelle il serait illusoire, prévient Paris, de penser pouvoir éradiquer Daech et le djihadisme. «Une victoire de Bachar el-Assad et des Russes ne permettra pas de rétablir un équilibre géostratégique et la paix entre communautés. Il faut des élections et une nouvelle Constitution», affirme une source haut placée. Mais il le reconnaît: «Il faut prendre acte du fait qu’il y a des choses qu’on ne peut plus faire et que notre influence s’est érodée. Ceux qui ont l’avantage au niveau politique sont ceux qui l’ont au niveau militaire. Avec le retrait des Américains, notre capacité à contrôler l’évolution de la politique intérieure syrienne va devenir très faible.»

Pouvoir de nuisance

La désillusion est d’autant plus grande que les débuts de Donald Trump en Syrie avaient été prometteurs. Contrairement à son prédécesseur Barack Obama qui avait lâché ses alliés français au dernier moment et refusé de répondre à un massacre chimique en août 2013, le nouveau président américain a frappé deux fois des installations du régime syrien quand il s’est installé à la Maison-Blanche.

La France peut encore agir grâce à son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, qui donnera son aval à la paix syrienne quand elle arrivera. Elle a aussi récemment été sollicitée par la Russie, qui n’a pas réussi seule à transformer sa victoire militaire en Syrie en succès politique. Les conversations entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine n’ont pour l’instant débouché sur aucune mesure concrète. Mais Paris se félicite, comme le dit un diplomate, «d’avoir un pouvoir de nuisance vis-à-vis de la Russie». La France reste en outre l’un des rares pays, avec la Russie, qui parle à tout le monde dans la région. «À un moment, elle devra faire partie de la solution», espère un haut diplomate.

Pour l’heure, les perspectives d’avenir ne sont guère enthousiasmantes. Les Nations unies ont été court-circuitées par la Russie, l’Iran et la Turquie. La confiance envers l’allié américain a été sérieusement ébranlée. «Et le fait que la politique américaine en Syrie et en Iran est à la fois incohérente et contradictoire n’empêchera peut-être pas Donald Trump de se retirer un jour de tout le Moyen-Orient», prévient un haut diplomate.