Les nouveaux amis d’Israël (Philippe Gélie – Le Figaro)

Je vous retrouve après une semaine de reportage en Bosnie-Herzégovine, un pays figé dans ses divisions vingt-cinq ans après la paix de Dayton. Par contraste, dans un Moyen-Orient lui aussi en proie aux vieilles querelles, l’environnement d’Israël se pacifie à grande vitesse, grâce à une série d’accords diplomatiques avec les pays arabes. Une ouverture orchestrée au pas de charge par Donald Trump en fin de mandat, moyennant une diplomatie transactionnelle plus « cash » que jamais.

Les nouveaux amis d’Israël

Le Maroc fait du troc. Après les Émirats Arabes Unis (EAU) et Bahreïn en septembre, après le Soudan fin octobre, le Maroc a rejoint la semaine dernière la liste des pays ayant décidé de normaliser leurs relations avec l’État hébreu. Les liens sont nombreux et anciens entre les deux pays : 700.000 Juifs israéliens sont originaires du royaume chérifien et quelque 4000 Juifs continuent à y vivre. Des bureaux de liaison avaient été ouverts de part et d’autre après les accords d’Oslo en 1993, mais ils furent fermés lors du déclenchement de la deuxième Intifada en 2000. Les échanges, commerciaux et sécuritaires, se sont cependant poursuivis discrètement et les touristes israéliens peuvent toujours obtenir un visa à leur entrée au Maroc. Reste que la question palestinienne a été érigée par le Maroc en « cause nationale »: la réconciliation des EAU et de Bahreïn avec Tel-Aviv avait d’ailleurs provoqué des manifestations à Rabat contre ces « pays traîtres ».

David T. Fischer, l’ambassadeur américain au Maroc, et son épouse Jennifer, présentent le 12 décembre la carte du pays validée par le département d’État, incluant le Sahara occidental. – / AFP

Pour retourner l’opinion, le roi Mohammed VI a obtenu de Trump la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Une cause nationale objectivement plus sensible que la solidarité avec les Palestiniens. Cette ancienne colonie hispanique, zone désertique grande comme la moitié de la France, est occupée aux deux tiers par le Maroc depuis la décolonisation espagnole en 1976. La guerre avec le Front Polisario, qui a proclamé la même année la République arabe sahraouie démocratique (RASD), avec le soutien de l’Algérie, a été gelée par un accord de cessez-le-feu en 1991. En attendant un référendum d’autodétermination prévu par l’ONU, quelques centaines de Casques bleus patrouillent les 1700 km de la « ligne Maginot » (un talus de sable) érigée par le Maroc.

«Trump a eu tort d’abandonner trente ans de politique américaine sur le Sahara occidental juste pour empocher rapidement une victoire diplomatique.» Capture d’écran Twitter

Rabat obtient donc à peu de frais un revirement américain inespéré, qui rompt avec trois décennies de médiation en faveur d’un règlement négocié entre les parties. Donald Trump ne croit pas aux « processus de paix », trop lents à son goût, et considère qu’en matière de conquête militaire, la victoire fait le droit (il estime que les États-Unis auraient dû s’approprier le pétrole irakien). Le Front Polisario a beau annoncer une reprise des combats, Washington a déjà entériné une carte annexant le Sahara occidental au Maroc.

« Le peuple sahraoui ne peut être utilisé comme une marchandise dans les transactions diplomatiques internationales. »

Communiqué du Front Polisario le 11 décembre 2020.

D’autres cadeaux. Moins de deux mois après que le Soudan a reconnu à son tour Israël, l’Administration Trump l’a rayé de la liste noire des États soutenant le terrorisme. Israël avait déjà promis au pays de lui livrer pour 5 millions de dollars de blé. Les EAU, pour leur part, ont obtenu un mirifique contrat d’armement, qui fait aussi les affaires du «comptable-en-chef» américain: 50 chasseurs furtifs F-35, plus quelques autres babioles (drones et projectiles divers) pour une valeur totale de… 23 milliards de dollars. Des sénateurs ont bien essayé de bloquer le contrat, au motif que les Émirats ne respecteraient pas toujours les conditions d’utilisation des armes américaines (notamment en les cédant à des tiers belligérants au Yémen ou en Libye), mais sans succès. Avec les puissances pétrolières du Golfe, il est question d’un pipeline remontant d’Eilat, sur la mer Rouge, jusqu’à Ashkelon, qui permettrait d’éviter le canal de Suez… En amont, il traverserait l’Arabie saoudite, ce qui conduit l’Administration Trump à juger «inéluctable» une prochaine reconnaissance d’Israël par Riyad, parrain des accords déjà signés.

Le projet de Trans-israel Pipeline, une voie de contournement du canal de Suez pour le pétrole du Golfe. DR

Les gains d’Israël. Avec les Palestiniens, l’État hébreu a toujours exprimé sa méfiance envers un accord de paix qui ne serait pas «sincère» – une véritable acceptation de l’État juif au cœur du Proche-Orient arabe. Par contraste, Benyamin Nétanyahou n’exprime pas ce soupçon en direction de ses nouveaux amis, qui ont pourtant tous obtenu des compensations à leur reconnaissance diplomatique d’Israël. Sans doute était-ce le prix pour obtenir cette légitimité régionale que son pays attendait depuis longtemps. La diplomatie transactionnelle de Donald Trump a montré que tout peut s’acheter.

Le 31 août 2020, Jared Kushner, conseiller et gendre de Donald Trump, s’exprime devant un avion d’El Al sur l’aéroport d’Abou Dhabi après avoir participé au premier vol commercial entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU). KARIM SAHIB / AFP

Le premier vol Tel-Aviv-Dubaï a eu lieu fin novembre, deux mois après une liaison inaugurale avec Abou Dhabi. Les marchés déjà ouverts dans les émirats pétroliers devraient se développer, ainsi que le tourisme israélien, qui aura accès à l’espace aérien au-dessus du Golfe (sa fermeture obligeait les avions d’El Al à effectuer un détour en route vers l’Asie). Mais au-delà des perspectives économiques, Israël marque un point politique majeur: car la question palestinienne est mise de côté, y compris, de facto, l’enjeu sensible d’une souveraineté arabe sur la mosquée al-Aqsa de Jérusalem, troisième lieu saint de l’islam. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, réclame une conférence internationale début 2021 pour ne pas passer aux oubliettes: on verra si l’Administration Biden lui prête attention.

Une nouvelle dissuasion régionale? Avec Donald Trump, les monarchies arabes ont compris qu’elles ne pouvaient compter sur la résolution ferme des États-Unis d’être leur bouclier face à l’Iran. Le nouvel équilibre régional dessine donc avant tout les contours d’une coalition contre Téhéran, les pays du Golfe voyant dans l’État juif, doté de l’arme atomique, le nouveau garant potentiel de leur sécurité, auquel ils ont intérêt à s’allier. C’est un renversement historique des dynamiques en action au Moyen-Orient, dont il reste à mesurer la persistance et la solidité. L’Administration Biden ne pourra jamais être aussi généreuse avec Israël que le tandem Trump-Kushner, qui a de facto cautionné l’annexion de Jérusalem, du Golan et des colonies. Mais elle ne pourra ni ne voudra remettre en cause le rapprochement des alliés juifs et arabes des États-Unis.