Le naufrage économique de la classe moyenne au Liban : « La « Suisse du Proche-Orient » va devenir un nouvel Afghanistan » (Benjamin Barthe et Laure Stephan – Le Monde)

La dépréciation de la monnaie nationale face au dollar et la hausse du prix des denrées de base ont anéanti le pouvoir d’achat de la population.

Dans les travées du supermarché Fahad, à Furn Al-Chebbak, un quartier de la classe moyenne chrétienne de Beyrouth, les clients poussent leur chariot en traînant les pieds. Ils attrapent un produit, blêmissent à la vue du prix, le reposent d’un air dépité, et repartent errer entre les rayons. « Faire les courses est devenu ma hantise », confie Gloria, une sexagénaire en jean et tee-shirt, qui vit sur l’épargne de son mari ingénieur, décédé il y a quelques années. « Nous autres, Libanais, on était habitués à un certain confort de vie. Mais, aujourd’hui, avec la crise, on ne peut plus rien acheter. La “Suisse du Proche-Orient”, le surnom qu’on donnait à notre pays, va devenir un nouvel Afghanistan », ajoute-t-elle avant d’aller inspecter les prix des légumes.

Le cataclysme financier qui s’est abattu, au printemps, sur le Liban a anéanti le pouvoir d’achat de la population. Les Libanais, qui n’avaient déjà plus accès à leur épargne en dollars depuis l’automne 2019, à la suite des restrictions imposées par les banques, en réaction à la crise de liquidités, doivent composer, depuis juin, avec deux fléaux supplémentaires : l’effondrement à toute allure de la monnaie nationale, qui oscille ces derniers jours sur le marché noir entre 7 500 et 9 500 livres pour 1 dollar, alors que le taux officiel est de 1 500 ; et la hausse vertigineuse du prix des denrées de base, multiplié par deux ou trois, comme le kilo de viande de bœuf, aujourd’hui facturé 50 000 livres, contre 18 000 deux mois plus tôt.

Ce double phénomène, dépréciation et hyperinflation, est en train de chambouler le profil socio-économique du Liban. Traditionnellement considéré comme un pays à revenu moyen supérieur, il se retrouve subitement rétrogradé au rang des Etats à bas revenu. Au taux de 10 000 livres pour 1 dollar, qui a pratiquement été atteint la semaine dernière, le salaire minimum libanais, fixé à 675 000 livres par mois, soit 450 dollars (393 euros) officiellement, ne valait plus que 67 dollars (58 euros), soit le niveau du smic… en Afghanistan.

Ce déclassement affecte toutes les catégories sociales, mais il est particulièrement visible parmi la classe moyenne, le socle du pays, projetée dans un processus de paupérisation foudroyant. « C’est du jamais-vu, dit Talal Salman, 82 ans, ancien directeur du défunt quotidien As-Safir et « mémoire » du Liban. Pendant la guerre civile [1975-1990], l’argent coulait à flots, car chaque faction avait son bailleur de fonds étranger. Aujourd’hui, le pays suffoque. La classe moyenne est en train de disparaître. Notre passé, pourtant si douloureux, nous fait rêver par rapport à ce qui nous attend. »

« La bourgeoisie intellectuelle au chômage ou au smic »

Les enseignants du privé figurent parmi les professions les plus touchées. Ce secteur autrefois florissant, qui pallie l’état de délabrement du système public, est menacé d’implosion. Des milliers de familles, pourtant habituées à se saigner pour donner à leurs enfants la meilleure éducation possible, risquent de ne pas être en mesure de les réinscrire dans l’établissement qu’ils fréquentaient. Dans une lettre au président, Michel Aoun, le secrétariat des écoles catholiques du Liban, qui accueillent les deux tiers des élèves du privé, a prévenu que 80 % de ces établissements pourraient fermer d’ici à 2021, faute de moyens.

« Dans cette période de crise, le salaire des professeurs est la variable d’ajustement, explique le sociologue Nizar Hariri. Beaucoup d’entre eux ont été licenciés ou ont perdu 50 % à 60 % de leur rémunération, et ne seront pas payés pendant les mois d’été. Ces mesures d’austérité s’ajoutent au poids de l’inflation et de la dévaluation de la livre. De nombreux universitaires sont aussi concernés. C’est toute la bourgeoisie intellectuelle du Liban qui se retrouve au chômage ou au smic. »

Agé de 40 ans, ce professeur de l’université Saint-Joseph, fleuron de l’enseignement supérieur libanais, a échappé pour l’instant à ces coupes salariales. Mais sa paie d’environ 6 millions de livres, équivalente, avant la crise, à 4 000 dollars, ne représente plus que 600 à 800 dollars selon le taux du jour. « L’année dernière, j’appartenais à la classe moyenne supérieure, une population qui prenait l’avion comme le taxi et se faisait un devoir d’utiliser toujours le dernier cri en matière de smartphone, dit-il. Aujourd’hui, je n’ai plus les moyens de faire réparer ma voiture. Une de mes étudiantes, qui a trouvé un job à 700 dollars dans une ONG internationale, gagne quasiment plus que moi. »

Les happy few payés en devises depuis l’étranger sont les nouveaux privilégiés. Ce sont les seuls salariés autorisés à retirer des dollars de leur compte bancaire. De la « fresh money », dit-on au guichet des établissements libanais, qui, converti au taux de 7 000, 8 000 ou 9 000 livres par dollar, offre à ses détenteurs une petite fortune, par opposition aux « lollars ». Ce néologisme ironique – contraction de l’acronyme de lough out loudLOL, utilisé sur Internet pour dire que l’on s’esclaffe, et de dollars – désigne l’épargne en billets verts, monnaie de singe que les banques libèrent, au compte-gouttes, au taux désormais dérisoire de 3 800 livres pour 1 dollar. « L’ascenseur social monte et descend à toute vitesse, dit M. Hariri. Les domestiques étrangères qui ont la chance d’être encore payées en dollars gagnent désormais plus que la petite classe moyenne libanaise. »

« On n’achète plus, on ne produit plus, on ne vend plus »

Parmi les perdants de la nouvelle donne, il y a aussi les professions libérales. Comme Sevag Kalaydjian, le patron d’une petite fabrique de chaussures, qui tourne en rond dans sa boutique de Bourj Hammoud, le quartier arménien de Beyrouth. Faute de pouvoir importer du cuir et des semelles, en raison du gel des transferts en devises, décrété par les banques, l’entreprise a suspendu toute activité. Plus des trois quarts des vingt-cinq employés ont été renvoyés. Les derniers sous contrat, affectés à la vente, se désespèrent d’écouler le stock existant. Facturé 175 000 livres, contre 110 000 avant la crise, les mocassins cousus main de l’usine familiale sont devenus inabordables pour les gens de Bourj Hammoud.

A Beyrouth, le 14 juillet 2020.

« On n’achète plus, on ne produit plus, on ne vend plus, se lamente M. Kalaydjian. Si la livre ne remonte pas, tous les magasins finiront par fermer. » Pour conjurer cette issue, ce trentenaire devenu récemment père de jumeaux a réduit son train de vie, en renonçant notamment aux sorties en couple le week-end. Les maigres rentrées d’argent du foyer sont allouées en priorité à l’achat de couches et de lait en poudre, des produits d’importation, dont le coût s’est envolé. « Je songe à vendre mon or et ma voiture, grommelle-t-il. La frime à la libanaise, les night-clubs et les Lamborghini, la belle vie à crédit, tout cela, c’est terminé. On doit se faire à l’idée que l’on n’aura pas le style de vie de nos parents. »

Les statistiques officielles, qui placent le chômage à 35 % de la population active, ne donnent qu’une idée partielle de la situation, car elles ne prennent pas en compte le secteur informel. Les rares entités qui recrutent encore sont confrontées à une déferlante de candidatures. Georges Haddad, employé d’une ONG de défense des droits de l’homme, a récemment reçu plus de mille CV pour un simple stage. Parmi les postulants figuraient des avocats, des ingénieurs et des journalistes sur le carreau, prêts à recommencer tout en bas de l’échelle, dans l’espoir d’être titularisés après le stage. « Tout le monde connaît quelqu’un qui a perdu son travail. La classe moyenne se croyait stable : elle s’écroule comme un château de cartes », observe-t-il.

Conséquence logique, les ONG caritatives commencent à voir affluer dans leurs locaux des profils inhabituels. Des salariés de rang intermédiaire, instituteurs ou secrétaires, qui ont été mis à la porte, dont le pécule ne vaut plus rien, et qui viennent demander de l’aide. « Ce sont les nouveaux pauvres », dit le père Gabriel Khairallah, codirecteur du bureau social des jésuites à Beyrouth, qui distribue environ deux cents repas gratuits par jour. « Une enseignante en collège m’a récemment demandé un colis alimentaire en baissant les yeux, tant elle avait honte de le faire. »

Candidats au départ

Dans la Dahiyé, la banlieue sud de Beyrouth, à majorité chiite, Hoda Al-Ghoul, la responsable d’un dispensaire médical de l’ONG humanitaire Amel, fait le même constat. Le nombre de Libanais à avoir bénéficié, en juin, des consultations quasi gratuites offertes par ce centre, ouvert aussi aux réfugiés syriens, a quasi doublé. « Ce sont des gens qui ne peuvent plus se payer un médecin de ville, explique Mme Al-Ghoul. Il y a aussi des gens qui recevaient de l’aide d’organisations proches du Hezbollah [le parti-milice chiite pro-iranien, acteur dominant de la scène politique libanaise]. Mais, à cause des sanctions infligées à ce mouvement, elles demandent à leur bénéficiaire une participation financière accrue, que certains ne peuvent pas acquitter. »

Nadine Al-Meer, une ex-comptable de 43 ans, fait partie des nouveaux visages arrivés chez Amel. La tornade monétaire a privé son mari, chauffeur de taxi, de la moitié de ses revenus. Après avoir vendu sa bague de mariage et les lustres de leur appartement, elle s’est résolue à pousser la porte de l’ONG, qui lui fournit de l’aide alimentaire et lui dispense des cours d’informatique. « Le plus dur, c’est la nuit, dit-elle. On n’arrive pas à s’endormir tellement on se demande comment on va faire pour nourrir les enfants le lendemain. »

La débâcle promet de s’aggraver à mesure que les stocks de la classe moyenne vont péricliter. « Celui qui perdra sa voiture dans un accident, son assurance, qui fonctionne sur le taux de 1 500, lui remboursera de quoi acheter à peine une roue, anticipe Pierre Issa, ancien directeur de l’ONG Arcenciel, aujourd’hui secrétaire général du Bloc national, un parti d’opposition. Les problèmes vont éclater en cascade. Ça va être exponentiel. »

Dans ce contexte, les rangs des candidats au départ vont inéluctablement gonfler. Fadi Kettaneh, un bijoutier de 36 ans, qui passe ses journées à attendre des clients qui ne viennent plus, s’est résigné à cette idée. Ce n’est pas dans le Golfe, où il a vécu une année, qu’il ambitionne de se réinstaller, mais en Europe, au Canada ou aux Etats-Unis. La destination des Libanais qui ne comptent plus revenir au pays. Qui ont fait une croix sur leur patrie.