« Lokman Slim pourfendait la pensée unique imposée dans la communauté chiite au Liban par le Hezbollah » (Maya Khadra – Le Monde)

La doctorante et journaliste Maya Khadra rend hommage, dans une tribune au « Monde », à Lokman Slim, figure de proue de la résistance culturelle au pays du Cèdre, assassiné dans la nuit du 3 au 4 février.

Ecrivain engagé, mécène des arts, militant pour un Liban souverain et affranchi de ses chaînes communautaires, Lokman Slim pourfendait la pensée unique imposée dans la communauté chiite au Liban par le Hezbollah. Cet homme de 58 ans n’est plus. Assassiné lâchement par une balle dans le dos et quatre dans la tête, son corps a été retrouvé inerte, le matin du 4 février, dans sa voiture dans le sud du Liban.

Stridente était la voix de cet activiste et figure de proue de la résistance culturelle au Liban. Dès le début de la révolution du 17 octobre [2019] au Liban qui a porté haut le combat contre la corruption, Lokman a guidé un groupe révolutionnaire transversal rassemblant toutes tendances souverainistes et laïques et surtout des chiites refusant de vivre sous le joug du Hezbollah.

Souvent il a critiqué avec des mots acerbes la mainmise de ce groupe armé sur la communauté chiite : « Le Hezbollah a instauré une sorte d’accord avec les chiites : leur sang dans le combat en Syrie, au Yémen, en Irak… en contrepartie de la tolérance de leurs transgressions sur le terrain libanais. Il leur offre des services de santé et d’éducation dans ses établissements financés par l’Iran et surtout une vie en dehors du cadre des lois. »

Témérité

Ce qui énervait les adversaires de Lokman Slim était sa pensée libre et courageuse, et surtout sa détermination à vivre dans la banlieue sud de Beyrouth, dans le fief de la milice chiite. C’était un affront résonnant de témérité. Lokman avait compris que le communautarisme du Hezbollah prenait en otage non seulement une grande frange de la société libanaise mais également des parcelles entières du territoire.

Son action politique et intellectuelle a donc pris comme épicentre ce haut lieu communautaire qu’est la banlieue sud, et ses idées irradiaient pour toucher tout Libanais et toute Libanaise souverains, quelles que soient leur religion ou leur appartenance politique.

Les menaces à son encontre brandies par le tandem chiite (Amal et Hezbollah) n’étaient pas nouvelles. Des tags sur les murs de sa maison contenant des menaces de mort, des appels clandestins pour le terroriser, des propositions de rétribution s’il se gardait de critiquer le Hezbollah, des accusations d’être un agent du Mossad et un « chiite de l’ambassade américaine » – expression parrainée et divulguée par le Hezbollah pour désigner ses opposants –… Tant d’imputations injustes ont été proférées contre un homme qui a osé se démarquer de sa communauté avec tant d’autres chiites régulièrement menacés par les forces du fait accompli.

Comme celui de Joe Bejjani, photographe détenant des images du port et assassiné [le 21 décembre 2020] dans les mêmes conditions mystérieuses par balles, l’assassinat de Lokman Slim risque de passer inaperçu pour la diplomatie française, qui prône toujours une « approche réaliste » de la crise libanaise en considérant le Hezbollah comme un « interlocuteur légitime ».

Electron libre

Or, Lokman, sans crainte, avait dénoncé l’implication du Hezbollah et du régime syrien dans le stockage des tonnes de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth. Le transit de ces matières hautement explosives devait passer par le Liban, et leur stockage dans l’entrepôt numéro 6 du port de Beyrouth a été garanti par le Hezbollah, a clamé l’intellectuel assassiné dans une de ses dernières interviews télévisées sur Al-Hadath.

Cet électron libre connu pour son humilité, son amour du cinéma, de la littérature, représente avec tant d’autres activistes libanais la quintessence de l’esprit libanais, ce sédiment d’une longue histoire et d’une culture méditerranéenne ouverte au monde et croyant encore aux droits de l’homme et à la dignité de tout citoyen et de toute citoyenne, dans un Moyen-Orient qui sombre de plus en plus dans le chaos et le marasme du terrorisme et de l’obscurantisme religieux.

Nous, journalistes et activistes libanais croyant fort à la démocratie, dénonçons ce meurtre mesquin et prenons des risques au quotidien en critiquant la terreur tentaculaire qu’inflige le Hezbollah au pays du Cèdre. Nous implorons la France, ainsi que le président Macron, qui se rendra une troisième fois au Liban, de ne pas lâcher les idéaux et valeurs universelles de la France : les valeurs de la démocratie et du respect des individus. La France ne se trahira-t-elle pas, avant tout, en tendant la main à des extrémistes dans le but d’instaurer une accalmie provisoire au Liban ?