L’offensive turque en Syrie rebat les cartes au Levant (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

En s’intercalant entre les Kurdes, les forces syriennes et les milices proturques, la Russie s’est imposée comme celle qui tire les ficelles.

L’opération militaire turque contre les forces kurdes menée au nord-est de la Syrie le mois dernier et le retrait américain qui en est à l’origine ont modifié la carte géopolitique et diplomatique de la région. Pour la énième fois depuis le début de la guerre, il y a huit ans, les rapports de force ont été à nouveau modifiés.

Les deux évènements combinés ont laissé le champ libre à la Russie. Depuis son intervention en 2015, elle était déjà devenue une puissance incontournable au Levant. Mais en s’intercalant entre les Kurdes, les forces syriennes et les milices proturques, elle s’est imposée comme celle qui tire les ficelles. D’un côté, la nouvelle entente entre Bachar el-Assad et les Kurdes, suscitée par l’intrusion turque au nord-est du pays, est une source de potentielle confrontation militaire entre la Turquie et l’armée syrienne. De l’autre, l’effacement américain a réanimé l’objectif affiché par le Kremlin pendant les négociations d’Astana: réunifier la Syrie sous la houlette de Bachar el-Assad.

L’appel d’air créé par le retrait américain profite, bien sûr, à Bachar el-Assad qui voit sa position confortée et son horizon se débarrasser progressivement de tous les nuages.

Mais il fait aussi la part belle à l’Iran et à ses affidés, notamment le Hezbollah, qui depuis le début de la guerre se glisse dans tous les interstices. C’est une mauvaise nouvelle pour Israël, qui s’inquiète de voir le bras armé de l’Iran s’équiper d’un arsenal de missiles de plus en plus précis, désormais capables de viser n’importe quelle cible au sein de l’État hébreu, depuis sa base libanaise ou depuis ses dépendances syriennes. «Ajouté au fait que les États-Unis n’ont pas répondu aux attaques perpétrées cet automne contre l’Arabie saoudite, l’Iran peut se sentir les mains libres pour franchir de nouvelles étapes au Moyen-Orient, consolider son influence ou même attaquer Israël», redoute Uzi Arad, l’ancien conseiller à la sécurité de Benyamin Nétanyahou, en marge de la conférence internationale d’Elnet, un think-tank qui veut renforcer la relation Europe-Israël.

La guerre américaine au Moyen-Orient dure depuis 2001. Elle a coûté cher et produit très peu de résultats. Aujourd’hui, Donald Trump considère que si la Turquie, la Russie et l’Iran veulent résoudre le problème, libre à eux de le faire

Dennis Ross, ancien conseiller de Barack Obama

Donald Trump l’a répété à plusieurs reprises: la Syrie étant éloignée de 11.000 kilomètres des côtes américaines, elle ne constitue pas un problème de sécurité pour les États-Unis. «La guerre américaine au Moyen-Orient dure depuis 2001. Elle a coûté cher et produit très peu de résultats. Aujourd’hui, Donald Trump considère que si la Turquie, la Russie et l’Iran veulent résoudre le problème, libre à eux de le faire», explique le diplomate américain Dennis Ross, ancien conseiller de Barack Obama, à la conférence d’Elnet.

Les nouvelles règles du jeu qui prévalent aujourd’hui en Syrie ne sont pas favorables à l’Europe, dont elles ont souligné l’impuissance et la perte d’influence.

Même si le retrait américain n’est pas mené à son terme, le mal, dans la région, est déjà fait. Car les conséquences les plus importantes du départ des troupes et du feu vert laissé à la Turquie d’Erdogan pour faire reculer les alliés kurdes de la coalition anti-Daech, concernent sans doute la crédibilité de la parole américaine. Elle avait déjà été abîmée quand Barack Obama avait renoncé à faire respecter sa ligne rouge sur les armes chimiques en août 2013. Mais en abandonnant ses alliés kurdes et en décidant de quitter le terrain syrien brusquement, sans prévenir ses partenaires, Donald Trump a aggravé le doute sur la fiabilité et la solidité du lien qui unit l’Amérique à ses partenaires. «Les conséquences du retrait ne se font pas seulement sentir en Syrie. L’hésitation, la perplexité et le soupçon ont gagné tous les alliés. Jusqu’à la Corée du Sud et aux membres de l’Otan. Comme si Washington avait totalement changé les règles d’engagement envers ses alliés», explique Uzi Arad. La Russie, elle, a montré au contraire par son action en Syrie qu’en restant fidèle, quoi qu’il lui en coûte, à ses alliés et à ses amis, elle était plus fiable que les États-Unis.

Les nouvelles règles du jeu qui prévalent aujourd’hui en Syrie ne sont pas favorables à l’Europe, dont elles ont souligné l’impuissance et la perte d’influence. «La présence militaire russe en Syrie et l’activisme diplomatique du Kremlin laissent entendre que l’avenir de la Syrie se décidera hors du camp occidental… La “désoccidentalisation” de la gestion des crises au Moyen-Orient est accélérée par le renoncement des États-Unis à leurs engagements et à leurs alliés traditionnels», notent Alexandra de Hoop Scheffer et Martin Quencez, du German Marshall Fund, dans un article pour la revue Esprit.

Le rapatriement des djihadistes français est considéré comme la dernière option par la France. La situation est déjà très tendue dans les prisons.

Marc Hecker

Mais c’est sans doute pour la France que les conséquences sont les plus graves. En raison de leur interdépendance avec les troupes américaines, les forces spéciales françaises seront certainement contraintes de se replier ou de reconsidérer leur action. En réduisant sa marge de manœuvre, le retrait des troupes américaines remet en question la capacité de la France à rester engagée sur le terrain syrien. «Pour nous, l’intervention militaire turque est un coup porté à notre combat contre Daech», regrette un diplomate français. Alors que la menace djihadiste se reconstitue au Levant, le retour du régime syrien au nord-est risque d’accélérer le recrutement de Daech dans les communautés sunnites arabes. L’engagement français en Syrie, dans le cadre de la coalition internationale, était dédié au combat contre Daech.

Les Américains partis, c’est la Russie qui contrôlera l’espace aérien au nord-est du pays. La France est aussi la cible européenne préférée des djihadistes. À cet égard, l’annonce du retrait américain a suscité de vives inquiétudes à Paris, où l’on considère que la déstabilisation des zones sous contrôle kurde et le risque de libération des prisonniers djihadistes sont de sérieuses menaces pour la sécurité nationale. «Le rapatriement des djihadistes français est considéré comme la dernière option par la France. La situation est déjà très tendue dans les prisons. S’ils revenaient, les djihadistes pourraient tenter d’en tirer profit. Il y a aussi un risque de blocage du système pénitentiaire», explique le spécialiste de l’Institut français des relations internationales (IFRI) Marc Hecker.

Enfin, la nouvelle donne en Syrie pourrait compliquer les négociations entre l’Union européenne et la Turquie sur la question ultrasensible des migrations. Si c’était le cas, ce serait une mauvaise nouvelle supplémentaire, alors que le nombre de migrants et de réfugiés arrivés dans les îles grecques a beaucoup augmenté, ces derniers mois.