L’islam de France face aux affres d’une double allégeance (Philippe d’Iribarne – Le Figaro)

TRIBUNE – Alors qu’Emmanuel Macron, en visite hier à Mulhouse, promet de lutter contre le «séparatisme islamiste», le grand sociologue explique pourquoi la rencontre entre l’islam et les sociétés occidentales est particulièrement difficile.

Ancien élève de l’École polytechnique, membre du corps des Mines, Philippe d’Iribarne a d’abord été haut fonctionnaire avant de se consacrer à la sociologie. Il a bâti une œuvre consacrée à la spécificité de chaque culture nationale et au système de valeurs de ses citoyens. Plusieurs de ses ouvrages – «La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales» (Seuil, 1989), «L’Étrangeté française» (Seuil, 2006) – sont des classiques. Parmi les livres les plus récents de Philippe d’Iribarne, signalons un essai très remarqué, «Islamophobie. Intoxication idéologique» (Albin Michel, 2019, 233 pages, 19 €).


Voilà des décennies que l’on annonce l’avènement proche d’un islam de France, en pleine symbiose avec les valeurs de la République, qui permette aux Français musulmans de se sentir pleinement à leur aise dans leur double identité, française et musulmane. Les uns après les autres, nos gouvernants prennent des initiatives en ce sens. On ne peut douter que nombre de bonnes volontés soient à l’œuvre de tous côtés. Mais, si ce projet est sans cesse remis en chantier, c’est à coup sûr que sa mise en œuvre ne va pas de soi.

Quels obstacles empêchent d’aboutir? La question, générale, de la difficulté à gérer une double allégeance est spécialement aiguë dans la rencontre du monde occidental et de l’islam.

Rousseau, déjà, dans le Contrat social, s’inquiétait des tensions susceptibles de naître d’une allégeance simultanée à une religion et à un corps politique. Doutant que l’on puisse être simultanément bon citoyen et fidèle du «christianisme romain», il dénonçait, dans celui-ci, une religion «qui donne aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires et les empêche d’être à la fois dévots et citoyens».

Ce faisant, il sous-estimait à coup sûr la capacité des humains à trouver des moyens de vivre sans trop de peine une double allégeance à une cité et à une doctrine. Mais il mettait le doigt sur une question réelle. On rencontre en pratique deux grandes manières d’assurer une telle conciliation, mais, s’agissant de l’islam de France (et plus largement de l’islam d’Occident), leur mise en œuvre fait question.

Faire simultanément allégeance à la France et à l’humanité n’était, pour [Clemenceau], nullement problématique, puisque,en servant la France, c’est l’humanité que l’on servait

Une première approche est de se référer à une entité d’ordre supérieur qui transcende les objets d’allégeance partielle auxquels on est attaché. «La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal!» affirmait Georges Clemenceau devant la Chambre des députés le 11 novembre 1918. Faire simultanément allégeance à la France et à l’humanité n’était, pour lui, nullement problématique, puisque, en servant la France, c’est l’humanité que l’on servait.

Cette référence à des valeurs transcendantes auxquelles on prête allégeance sans contradiction aucune en même temps qu’à des entités humaines qui sont à leur dévotion se retrouve dans de multiples courants. Ainsi, on l’a rencontrée au XXe siècle chez des Juifs dits alors «assimilés», souvent opposés au sionisme. Victor Klemperer (1881-1960), dans son célèbre ouvrage sur la langue du IIIe Reich, écrit ainsi: «La véritable mission que ce Dieu a assignée à son peuple (le peuple juif) est justement de n’être pas un peuple, de n’être attaché à aucune barrière spatiale, à aucune barrière physique, de servir, sans racine, la seule idée.» Cet auteur se voulait à la fois totalement juif et totalement allemand.

On retrouve une telle approche chez nombre de «chrétiens de gauche» pour qui l’objet ultime d’allégeance est une sorte de religion de l’humanité par rapport à laquelle le christianisme n’est qu’un relais. Dans un autre registre, les Irlandais du Nord, avant que le Brexit les oblige à un choix douloureux, ont pu d’autant mieux faire simultanément allégeance à l’Irlande et à la Grande-Bretagne que l’une et l’autre étaient intégrées dans une entité d’ordre supérieur les rassemblant, l’Union européenne.

L’autre approche permettant d’assumer une allégeance simultanée envers deux entités est de bien séparer les domaines de l’existence concernés. «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu», affirme l’Évangile. Bien distinguer ce qui relève de la religion de ce qui relève de la vie d’un monde profane, comme dans la France d’Ancien Régime, où l’attachement à l’honneur concernait un domaine de l’existence autre que l’attachement à la religion, s’inscrit dans cette logique.

L’appel à des valeurs auxquelles il serait possible d’adhérer en tant que musulman et en tant qu’Occidental, ne paraît guère possible, tant les oppositions sont marquées entre ces deux univers

«Dans les États monarchiques et modérés, écrit Montesquieu, la puissance est bornée par ce qui en est le ressort ; je veux dire l’honneur, qui règne, comme un monarque, sur le prince et sur le peuple. On n’ira point lui alléguer les lois de la religion ; un courtisan se croirait ridicule: on lui alléguera sans cesse celles de l’honneur.» Dans le monde contemporain, la séparation entre la vie publique, dont relève l’organisation de la cité, et la vie privée, dont relève la religion, la distinction entre les règles qui les régissent, assure une telle séparation des domaines.

Mais, dans la rencontre entre le monde musulman et l’Occident, ces deux approches font difficulté.

L’appel à des valeurs auxquelles il serait possible d’adhérer simultanément en tant que musulman et en tant qu’Occidental, dans une association intime entre les deux identités, ne paraît guère possible, tant les oppositions sont marquées entre ces deux univers. L’autonomie de l’individu impliquant au premier chef la liberté de conscience est au cœur des civilisations européennes. Or elle n’est guère à l’honneur dans l’islam. Ainsi, il n’est pas question pour celui-ci d’admettre le droit de quitter l’islam pour se convertir à une autre religion.

L’islam est dès l’origine un mouvement politico-religieux. Le fait que les mœurs de l’Occident soient si peu marquées par des impératifs religieux tend à le faire regarder comme impie

Ce droit n’est pleinement respecté dans aucun pays musulman, même là où celui qui quitte ouvertement l’islam ne risque pas sa vie. De même, seule la Tunisie vient d’admettre, non sans réticences, qu’une musulmane puisse avoir le droit d’épouser un non-musulman, ce qui l’a conduite à se faire tancer par l’université al-Azhar, grande référence de l’islam sunnite. L’application libre d’une démarche historico-critique aux textes sacrés, devenue banale concernant la Bible dans les mondes chrétien et juif, reste quasiment impensable dans le monde musulman. Simultanément, le refus, général dans les pays musulmans, de l’égalité entre hommes et femmes y a un caractère d’autant plus sacré que le Coran l’érige en norme, notamment pour affirmer qu’un homme vaut deux femmes en matière d’héritage (Coran 4, 11).

De même, séparer une sphère profane, où il convient de se conformer aux usages de la société environnante, d’une sphère religieuse régie par les préceptes de l’islam fait difficulté. L’islam est dès l’origine un mouvement politico-religieux. Le fait que les mœurs de l’Occident soient si peu marquées par des impératifs religieux tend à le faire regarder globalement comme impie, rendant impie toute allégeance à son égard. Pour les chrétiens, la séparation entre un domaine religieux et un domaine social est facilitée par le fait, dans l’essentiel de l’existence, que la nourriture et le vêtement ne relèvent pas du domaine de la foi.

Mais il n’en est pas de même dans l’islam. La tenue islamique, objet de tant de controverses, fait particulièrement difficulté. D’un côté, comme le montrent les oppositions virulentes qu’elle soulève au sein du monde musulman, elle a une dimension fortement politique: pendant que les tenants d’un islam politique cherchent à imposer son port, elle est l’objet d’un large rejet de la part des courants démocratiques. Mais, simultanément, ce port est pour une part l’expression d’une démarche religieuse. De même, le refus de toute nourriture autre que hallal a une dimension religieuse, mais celle-ci interfère avec une dimension sociale en dissuadant de partager une bonne part de la vie sociale des non-musulmans.

Cette difficulté à être simultanément en harmonie avec les orientations du monde occidental et avec celles de l’islam est à la source de profondes fractures parmi les Français musulmans. Aux deux extrêmes, elle conduit au rejet de l’un ou de l’autre de ces mondes. Une part significative des Français ayant un héritage musulman (15 %, selon une étude de l’Institut Montaigne) rompent avec l’islam, se déclarant athées ou, pour quelques-uns, devenant chrétiens.

D’autres, tout en se disant Français, ne conçoivent nullement cette appellation comme liée à une allégeance à un pays, mais comme l’expression d’une forme de prise de possession

Une part plus importante (25 %, selon la même étude) rejette la société française. Bon nombre contribuent à construire une contre-société islamique qui contrôle étroitement ses membres, dans ce que l’on est en droit d’appeler, après Bernard Rougier, les «territoires conquis de l’islamisme». Certains, bien que Français au regard du droit, refusent de se dire français et se déclarent algériens, marocains ou autres ; traiter quelqu’un de «Français» est une injure dans certains quartiers. D’autres, tout en se disant Français, ne conçoivent nullement cette appellation comme liée à une allégeance à un pays, mais comme l’expression d’une forme de prise de possession.

C’est la perspective que dessinent les Frères musulmans. Pensons à la pancarte, brandie au cours d’une manifestation défendant les femmes voilées accompagnant les sorties scolaires: «Française musulmane voilée. Si je vous dérange je vous invite à quitté (sic) mon pays.» Dans ce propos, «mon pays» ne veut pas dire le pays auquel je suis attaché, dont je reçois l’héritage avec gratitude, mais le pays qui m’appartient comme si je l’avais conquis. Entre ces deux réactions extrêmes, beaucoup cherchent comment se situer.

Quelques-uns prennent la question à bras-le-corps et travaillent à l’émergence d’un islam des Lumières, qui permettrait une double allégeance harmonieuse, à l’Occident et à l’islam. Certains d’entre eux entreprennent de ranimer le courant mutazilite, un courant rationaliste de l’islam qui s’est épanoui au cours du premier quart du IXe siècle en puisant largement dans l’héritage de la philosophie grecque. D’autres penchent vers un islam mystique, en harmonie avec la tradition soufie. Mais la capacité de ces courants à rallier autrement qu’à la marge les masses musulmanes paraît problématique, d’autant plus que ceux qui sont les plus engagés dans cette entreprise de rénovation de l’islam sont menacés de se faire traiter d’apostats.

Un refus de se laisser absorber par une société trop sécularisée pourra les conduire à confier leurs enfants à des écoles catholiques plutôt qu’à la mosquée

Beaucoup de ceux qui désirent se sentir à la fois bons musulmans et bons occidentaux sont, de multiples manières, à la recherche d’une conception de l’islam qui leur permettrait d’y arriver. Ainsi, par exemple, on en voit, pleinement intégrés au monde occidental où ils ont souvent bien réussi professionnellement, s’abstenir, avec plus ou moins de conviction, de pratiques, tel le port d’une tenue islamique, connotées comme antioccidentales.

Mais ils ne veulent pas abandonner l’islam pour autant et élisent, avec plus ou moins d’intensité, des expressions de celui-ci compatibles avec une pleine intégration dans le monde occidental: quelques marques symboliques, être ferme dans le refus du porc, pratiquer plus ou moins le ramadan ; parfois adopter une pratique assidue de la prière. Un refus de se laisser absorber par une société trop sécularisée pourra les conduire à confier leurs enfants à des écoles catholiques plutôt qu’à la mosquée. Leur grand risque est de voir leurs enfants les accuser d’être de mauvais musulmans.

Que peut-on attendre et espérer? Avant tout, que le courant passe entre ceux qui, au sein du monde musulman, œuvrent à l’émergence d’un islam qui accepte les valeurs cardinales de l’Occident et ceux qui, dans ce monde, cherchent à vivre un tel islam. Pour l’essentiel, il s’agit d’une question interne au monde musulman. Pour autant, les non-musulmans ne peuvent s’en tenir à la position de spectateurs passifs et se laver les mains de ce qu’il advient.

Dans les affrontements entre musulmans qui opposent ceux convaincus que l’intégration au monde occidental est une chance pour l’islam et ceux qui s’attachent à construire une contre-société hostile à l’Occident, les pouvoirs publics sont nécessairement acteurs. Dans les compromis électoraux avec les tenants d’un islam politique, dans les réactions à l’égard des mosquées salafistes, dans le degré d’acceptation des mille formes de pressions sociales s’exerçant dans certains quartiers à l’encontre de ceux qui, notamment du fait de leur tenue, ne sont pas conformes à l’image du «bon musulman», les élus prennent de fait parti. Les promesses de combattre les visées séparatistes d’un islam politique finiront bien, un jour, par se traduire en actes. Mais quand?