L’indéfectible soutien des évangéliques à Israël (Claire Bastier – Le Monde)

L’appui à l’étranger de chrétiens conservateurs messianiques prend le pas sur celui de la diaspora juive.

La récolte a commencé de bon matin. Sur la petite parcelle de vignes plantées dans la colonie israélienne d’Ofra, en Cisjordanie, les volontaires déposent les grappes noires dans des caisses au sol. Dans ce paysage de collines pelées, ils s’acquittent joyeusement de leur mission. « Nous contribuons à la prophétie ! », lance l’un d’entre eux.

Dans le cadre de l’association évangélique HaYovel, ces volontaires, majoritairement venus des Etats-Unis, participent bénévolement aux vendanges dans des colonies israéliennes en Cisjordanie. Fondée en 2007 par un couple de chrétiens américains, Tommy et Sherri Waller, HaYovel (« le jubilé » en hébreu) entend contribuer à « la restauration prophétique de la terre d’Israël » en la faisant fructifier. Pour le justifier, Sherri Waller cite un passage de la Bible : « Tu [Israël] seras planté de vignes sur la montagne de Samarie » (Jérémie 31,5).

« TOUTES LES NATIONS SERONT BÉNIES SI ISRAËL L’EST PAR DIEU. MÊME LES ARABES AURONT UNE MEILLEURE VIE », SHERRI WALLER

Depuis ses débuts, HaYovel a mobilisé plus de 1 800 « ouvriers » pour les vendanges en Cisjordanie. Un clair soutien à la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens occupés, que ces chrétiens considèrent comme le « cœur historique et spirituel d’Israël » et qu’ils désignent par le nom biblique de « Judée-Samarie », comme les colons israéliens. Dans une perspective messianique, ils considèrent que le retour de tous les juifs en terre d’Israël – confirmé selon eux par la fondation de l’Etat d’Israël en 1948 – préfigure le retour du Messie, Jésus-Christ, et l’établissement du royaume de Dieu sur la terre pendant mille ans.

Prophétie biblique

En « prenant soin du peuple élu », les fondateurs de HaYovel entendent ainsi faire advenir la prophétie biblique. « Toutes les nations seront bénies si Israël l’est par Dieu, avance Sherri Waller. Même les Arabes auront une meilleure vie. » Dans cette perspective, ils estiment que les Palestiniens sont admis en Cisjordanie, mais que la terre revient aux juifs. Quand ils ne travaillent pas dans les vignes, les participants reçoivent des enseignements basés sur la Bible. A leur retour chez eux, ils seront des « ambassadeurs » d’Israël, accrédités d’un certificat délivré par le conseil régional de Judée-Samarie et, depuis 2018, par le ministère des affaires stratégiques israélien.

Depuis la victoire israélienne de la guerre des Six-Jours en 1967, une grande partie des évangéliques américains, qui comptent pour 25 % des chrétiens aux Etats-Unis, soutient activement Israël. Tous n’appartiennent pas à la mouvance radicale des chrétiens sionistes qui agissent, comme HaYovel, en vue d’un « retour » des juifs en Palestine historique. Mais ils assument un soutien zélé à Israël au nom d’une foi protestante évangélique fondée sur la conversion, un christianisme décentralisé et la lecture approfondie de la Bible.

Alors que, dès les années 1970, la droite évangélique gagnait de l’influence dans la sphère publique et politique aux Etats-Unis, la philanthropie chrétienne américaine commençait à soutenir l’immigration juive, notamment dans les pays de l’Union soviétique, en coopération avec l’Agence juive, chargée de l’immigration vers Israël au sein de la diaspora. Fondée en 1983, la fondation de l’International Fellowship of Christians and Jews (IFCJ), financée par des dons évangéliques, a ainsi versé 200 millions de dollars (172 millions d’euros) pour faire venir plus de 700 000 juifs en Israël, en l’espace de quinze ans.

Le soutien évangélique n’a pas toujours reçu un accueil favorable chez les juifs israéliens. La plupart des juifs orthodoxes continuent de le refuser par crainte de prosélytisme. D’ailleurs, certaines organisations chrétiennes ne cachent pas que le signe des temps messianiques sera la conversion des juifs. Mais la plupart ne le mentionnent pas dans leur mission courante, préférant justifier leur action par la dette due aux juifs après des siècles de persécution en Europe.

« DEPUIS UNE DIZAINE D’ANNÉES, LE SOUTIEN DES JUIFS AMÉRICAINS DÉCLINE, CAR LEUR PERCEPTION D’ISRAËL CHANGE ET LA JEUNE GÉNÉRATION PRÉFÈRE SOUTENIR D’AUTRES CAUSES », HAGAI KATZ, PROFESSEUR

« Ces chrétiens sont simplement des amis d’Israël. Leur don est lié à leur foi, c’est quelque chose de très émotionnel », affirme le rabbin israélo-américain Yechiel Eckstein, président de l’IFCJ. Sa fondation amasse entre 130 et 140 millions de dollars par an (entre 110 et 120 millions d’euros), issus en grande majorité (85 %) des Etats-Unis, et qui financent quatre cents projets, principalement en Israël.

Chaque année, plusieurs centaines de millions de dollars sont ainsi versés à des fondations juives israéliennes qui investissent en Israël dans l’aide aux rescapés de la Shoah et aux plus démunis, la rénovation d’infrastructures publiques ou encore des programmes d’éducation. Le don des juifs américains domine encore (trois à quatre milliards de dollars par an), mais celui des chrétiens prend de l’ampleur. « Depuis une dizaine d’années, le soutien des juifs américains décline, car leur perception d’Israël change et la jeune génération préfère soutenir d’autres causes. D’autre part, les communautés évangéliques, qui ont une grande affinité avec Israël, se développent partout », explique Hagai Katz, professeur à l’université Ben-Gourion et spécialiste de philanthropie.

Affaire politique

En 2017, sur les 630 millions de chrétiens évangéliques, 200 millions se trouvent en Asie, pour 122 millions en Amérique latine et 97 millions aux Etats-Unis : une véritable aubaine pour les bailleurs de fonds juifs israéliens. « Par Internet et les médias, nous ciblons des pays comme le Brésil ou la Chine, car ils sont l’avenir des donations pour Israël », poursuit M. Eckstein.

Financier ou idéologique, le soutien évangélique envers Israël est, avant tout, une affaire politique. Le transfert de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, le 14 mai, a sonné comme une victoire pour la droite évangélique américaine, un des piliers de l’électorat du président Donald Trump et qui militait depuis les années 1980 pour ce déplacement. L’épisode a également montré l’importance que le gouvernement du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, accorde désormais à ses alliés chrétiens conservateurs.

Longtemps soutenu par la diaspora juive, le gouvernement israélien a opéré un changement historique et stratégique, en s’appuyant sur la base beaucoup plus large des évangéliques, au risque de perdre l’appui des juifs libéraux et des démocrates américains. Depuis plusieurs années, aux Etats-Unis comme en Israël, M. Nétanyahou ne manque jamais une occasion de courtiser le public chrétien conservateur. « Il sait très bien leur parler, c’est indéniable », confirme le rabbin Eckstein.

Le soutien des évangéliques américains est d’autant plus assumé par le gouvernement de droite israélien qu’il peut répondre à l’agenda nationaliste de sa frange la plus radicale. En janvier, Naftali Bennett, ministre de l’éducation et chef du parti religieux nationaliste le Foyer juif validait, pour la première fois, le financement à hauteur d’un million de shekels (240 000 euros) d’un programme basé sur la Bible, dans la colonie d’Ariel en Cisjordanie.

Fondé en 2010, le National Leadership Centre a pu être construit grâce aux dons versés au fonds de développement d’Ariel par l’organisation évangélique américaine US Israel Education Association, qui soutient la colonisation israélienne en Cisjordanie. Les fonds alloués en 2018 par le gouvernement permettront à quatre mille jeunes défavorisés, principalement des juifs éthiopiens, de participer gratuitement aux activités biblico-sportives du centre. Selon un panneau situé à l’entrée, elles visent « à former la génération future de l’Etat d’Israël ».