Le Liban lutte pour défendre ses frontières maritimes (Sibylle Rizk – Le Figaro)

ANALYSE – En conflit avec Israël, le Liban mène une négociation difficile pour préserver ses intérêts économiques.

En pleine crise financière et sociale, le Liban est empêtré dans la défense de ses frontières maritimes, un dossier stratégique miné par la déréliction de son système politique et imbriqué dans le grand jeu régional qui s’étend d’Israël à l’Iran, dont le Hezbollah libanais est le poste avancé.

Depuis que des réserves gazières ont été découvertes dans le bassin levantin de la Méditerranée, le Liban et Israël ont ajouté un nouveau contentieux à leur longue histoire conflictuelle: la démarcation de leur frontière maritime. Le litige a été officialisé il y a une décennie environ, avec l’apparition d’une zone disputée de 860 km2, qui a placé le Liban sur la défensive face à ce qu’il considère comme un empiètement israélien dans sa zone économique exclusive.

Le droit maritime en question

Aujourd’hui, Beyrouth est en position d’inverser la dynamique, avec une revendication qui s’étend jusqu’aux gisements «Karish», dont la partie sud devrait être exploitée à partir de l’an prochain par le Grec Energean.

Pour l’armée libanaise, la zone disputée est désormais de 2290 km2 sur la base d’un tracé, baptisé «ligne 29», adopté grâce aux techniques les plus pointues. L’armée s’est dotée en 2014 d’une unité hydrographique dont le Liban ne disposait pas lorsqu’il a déposé une première fois ses coordonnées à l’ONU en 2011. La «ligne 23» était alors plus au nord. L’armée a fait état de sa nouvelle position de discussions lors de l’ouverture de négociations indirectes avec Israël fin 2020. Trois réunions ont eu lieu sous l’égide des Nations unies et des États-Unis, avant d’être interrompues par Israël qui affirmait vouloir négocier uniquement sur la base de la «ligne 23» déposée à l’ONU.

L’État hébreu, qui n’est pas signataire de la Convention sur le droit de la mer, «s’est engouffré dans ce prétexte qui est l’unique point de faiblesse de la position libanaise, car la “ligne 29” est extrêmement solide d’un point de vue technique et légal», fait valoir l’avocat Nagib Massihi, membre de la délégation libanaise, lors d’une conférence organisée en mars à l’Université américaine de Beyrouth. Pour lui, si la bonne foi prévaut – c’est l’un des fondements du droit maritime -, il est tout à fait possible de poursuivre les négociations, car leur cadre initial ne précise pas sur quelles coordonnées elles doivent se fonder.

Mais Israël a réussi à faire de la question des coordonnées déposées à l’ONU un point de fixation, au grand dam de l’armée libanaise qui, des mois avant les négociations indirectes, avait envoyé un projet de décret modifiant celui qui a établi la «ligne 23» afin d’officialiser la «ligne 29». Le Conseil des ministres ne l’avait pas encore inscrit à son ordre du jour avant sa démission en août 2020. Et, neuf mois plus tard, alors que Saad Hariri, désigné premier ministre le 22 octobre, n’a toujours pas formé de gouvernement, la question de la possibilité et de l’opportunité de réunir le Conseil des ministres pour adopter ce décret s’est retrouvée au centre des surenchères politiques et patriotiques.

Des enjeux géopolitiques

Le premier ministre sortant, Hassan Diab, l’a contresigné et demandé au président de la République d’en faire de même, affirmant que cette procédure était suffisante. Ce que le président a refusé. Michel Aoun est allé jusqu’à déclarer qu’une telle signature «reviendrait à mettre un terme aux négociations».

Le président libanais semble avoir été sensible aux arguments du sous-secrétaire américain aux Affaires politiques, ce qui a probablement débloqué la reprise des pourparlers ce mardi. Reçu en avril à Beyrouth, David Hale a déclaré son attachement aux «bases en vertu desquelles ont été commencées les discussions» tout en affirmant la disposition de Washington à mobiliser des experts internationaux en soutien technique.

In fine, si les parties veulent réellement parvenir à un compromis, un tracé pourrait préserver les stricts intérêts économiques de part et d’autre avec une ligne réservant le champ «Karish» aux Israéliens et celui qui a été baptisé «Cana» au Liban, commente un connaisseur du dossier.

Mais les enjeux ne sont pas qu’économiques. Et, «il est fort possible que ce dossier soit un élément du grand chamboulement régional que nous vivons», analyse un diplomate en référence à la reprise prévue des discussions entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien. Moscou s’est aussi invitée dans ce grand jeu à travers l’attribution par Damas d’une licence d’exploitation dans la partie sud des eaux syriennes qui empiètent sur les frontières revendiquées par le Liban.