Au Liban, le Hezbollah maintient sa prédominance dans la crise (Benjamin Barthe – Le Monde)

La rhétorique présentant la formation comme la source des calamités du pays n’entame pas son influence sur la communauté chiite.

Dans le hall d’entrée du ministère des affaires étrangères libanais, Jean-Yves Le Drian, le chef de la diplomatie française, vient à peine d’achever son discours, consacré à la tornade économique balayant le pays du Cèdre et à l’aide que Paris est disposé à apporter, qu’une journaliste locale l’apostrophe : « Monsieur le ministre, que pensez-vous de la domination du Hezbollah sur le Liban ? » La question reste en suspens. Son destinataire esquive et s’efface derrière une porte, en compagnie de son homologue, Nassif Hitti.

Cette scène observée jeudi 23 juillet, au premier jour de la visite de Jean-Yves Le Drian à Beyrouth, en dit long sur le climat politique qui prévaut au Liban en ces temps troublés.

Le désarroi suscité par l’effondrement de la monnaie nationale et le basculement de pans entiers de la société dans la pauvreté a ravivé les crispations politiques autour du mouvement chiite pro-iranien. La rhétorique présentant le Hezbollah, parti de gouvernement et milice surarmée, comme la source des calamités s’abattant sur le pays, reprend de la force dans une partie de la population, principalement sunnite et chrétienne.

« Même si cela n’est que partiellement vrai, cette perception progresse dans une partie de l’opinion à mesure que la crise s’aggrave », remarque Tarek Mitri, ancien ministre des affaires étrangères par intérim. En cause, l’appartenance du mouvement à « l’axe de la résistance » conduit par Téhéran. En plus de jouer un rôle charnière dans la coalition au pouvoir, le « Parti de Dieu » commande une armée bis, déployée à la frontière avec Israël, combat en Syrie au côté des forces pro-Assad et forme les rebelles houthistes du Yémen.

« Pression maximale » impulsée par les Etats-Unis

En réaction, les Etats-Unis ont mis le Hezbollah sous sanctions financières, des mesures dont l’effet paralysant a été ressenti au-delà du mouvement.

Fin juin, Dorothy Shea, l’ambassadrice américaine au Liban, a accentué la pression sur la formation chiite en l’accusant « d’empêcher toute solution économique » et d’avoir « siphonné des milliards de dollars qui auraient dû aller dans les coffres du gouvernement ». Des déclarations dans la ligne de la politique de « pression maximale » impulsée par les Etats-Unis contre l’Iran.

Après un temps d’hésitation, de peur de tomber dans un piège, Hassan Nasrallah, le secrétaire général du mouvement, s’est pourtant rallié à l’idée de solliciter un prêt du Fonds monétaire international (FMI), la condition mise par les pays donateurs, comme la France, pour rouvrir leur carnet de chèques. La mise en place d’un audit du secteur bancaire, exigée par l’institution en échange de son soutien, n’inquiète pas « le sayyed », le surnom de Nasrallah.

« Le financement du Hezbollah passe par d’autres circuits, explique un expert étranger. C’est le président du Parlement, Nabih Berri, l’allié du Hezbollah, qui s’oppose à l’audit. » Le mouvement a même donné son feu vert à l’intensification de la lutte contre la contrebande à la frontière syrienne, un autre leitmotiv des capitales occidentales… A condition toutefois que ses lignes de ravitaillement en armes ne soient pas affectées.

« Capacité à souffrir »

Il en faudrait plus pour impressionner l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe, farouches adversaires de l’Iran. Exaspérés par l’impuissance des autorités libanaises à endiguer l’activisme transnational du Hezbollah, ces monarchies, partenaires historiques du pays du Cèdre, ont pris leurs distances avec ce dernier.

Le premier ministre Hassan Diab, successeur de Saad Hariri, poussé à la démission par le soulèvement populaire de l’automne 2019, est persona non grata dans la péninsule Arabique, où l’on juge que son cabinet est à la solde des radicaux chiites.

Une nouvelle étape dans la polarisation a été franchie début juillet avec l’appel du patriarche maronite Béchara Raï à faire du Liban un Etat neutreà l’écart des axes régionaux. La proposition, destinée dans l’esprit de son promoteur à permettre au pays de renouer avec ses alliés arabes, a ravi les ténors de la communauté sunnite. Mais le clergé chiite, associé de près au Hezbollah, l’a immédiatement rejetée, en arguant que cette formule était « de nature à exacerber les divisions dans le pays ».

Le danger pour le mouvement est que son allié chrétien, le Courant patriotique libre (CPL), dont est issu le président Michel Aoun et qui lui fournit une couverture politique cruciale, ne se divise sur cette question. Mais ce risque semble limité : « Gebran Bassil, le chef du CPL, qui est le gendre d’Aoun, ne peut pas se permettre de rompre avec le Hezbollah s’il veut succéder à son beau-père à la présidence », note Sami Kleib, un journaliste libanais.

Parmi les opposants au parti au drapeau jaune frappé d’une kalachnikov, certains redoutent d’ailleurs que la stratégie de pression américano-arabe ne fasse boomerang. « Stigmatiser le Hezbollah aboutit à le renforcer, prévient Pierre Issa, secrétaire général du Bloc national, une formation centriste. Sa force, au-delà de ses armes, c’est sa communauté. Les acteurs internationaux sous-estiment sa capacité à souffrir. » Le politologue Ali Mourad opine : « Même en cas de famine, les chiites ne lâcheront pas le Hezbollah. »

Pour l’instant, le public du « Hezb » s’en sort d’ailleurs mieux que d’autres. Le parti continue de payer ses employés en dollars alors que les banques ne distribuent plus de billets verts et que celui-ci atteint des sommets sur le marché noir. « Le Hezbollah est prêt à faire face à une catastrophe prolongée, assure le journaliste Walid Charara, proche de ce parti. Si le Liban s’effondre, c’est lui qui s’en sortira le mieux. »