« Au Liban, la crise est d’abord celle du confessionnalisme » (Alain Frachon – Le Monde)

Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », était à Beyrouth à la veille des grandes manifestations qui secouent le pays. Dans sa chronique, il pointe tous les germes de ce « grand coup de colère ».

Dîner politique début octobre à Beyrouth, juste avant « le grand coup de colère ». Nous sommes dans le jardin d’un homme d’expérience – le sage du quartier. La table, une plaque de verre posée sur un bloc de pierre, est dressée sous un olivier : celui-là a survécu à toutes les tragédies. Le sage a convié ses amis, un ancien premier ministre, l’ex-patron de la banque centrale, un jeune député, un fils de grand dignitaire religieux, un juriste. Microcosme admirablement polyglotte d’une certaine élite libanaise, ils appartiennent à presque toutes les confessions du pays – chrétiens et musulmans (chiites et sunnites).

L’automne est la meilleure saison à Beyrouth. Toutefois, cette année, la vie économique et sociale est plus dure que jamais, le trafic automobile monstrueux. Le pays flirte avec une crise financière grave, il danse sur un équilibre politique intérieur difficile dans un environnement extérieur chaotique.

Mais Beyrouth a son « punch » habituel, cette dynamique indomptée qui appartient à l’ADN du Liban : une vie entrepreneuriale et associative suractive, une grande exposition Picasso, des concerts et d’autres manifestations culturelles par dizaines. Comme nulle part ailleurs dans le monde arabe.

A la table du sage, l’humeur était sombre, le verdict unanime et prémonitoire : « l’Etat s’effondre », « il n’y a plus d’Etat »« le système politique est K.-O. »« le pays fout le camp ». Dans la chaleur de la nuit beyrouthine et sous un ciel aussi clair que nos verres de cristal, c’était un dîner de fin d’époque.

Un quart du pays bat le pavé

Quelques jours plus tard, « l’automne libanais » explosait. Des centaines de milliers de Libanais, toutes confessions et milieux sociaux mélangés, ralliaient la rue pour stigmatiser l’incurie et la corruption de la classe politique. Ordre de grandeur de cette « manif nationale » : le quart du pays battait le pavé, l’équivalent de 15 millions de Français !

Le Liban compte un peu plus de 4 millions d’habitants auxquels il faut ajouter plus d’un million de réfugiés syriens et 260 000 réfugiés palestiniens.

En gros, les Libanais se répartissent en trois confessions – des chrétiens (appartenant à toute la panoplie des églises d’Orient), des musulmans sunnites (le courant majoritaire de l’islam) et des chiites, enfin une minorité druze. Singularité libanaise, les institutions intègrent cette pluriconfessionnalité. Le président de la République est un chrétien maronite, le premier ministre un musulman sunnite, le président du Parlement un musulman chiite.

Bien sûr, la crise est économique : croissance anémique, chômage galopant, dette nationale massive, finances publiques dégradées. En Egypte, en Irak, au Liban aussi, toute une jeunesse arabe est abandonnée. Bien sûr, la crise libanaise est politico-administrative : occupée à s’auto-reproduire et à s’auto-protéger dans la répartition des marchés publics, une classe politique, en singulier mal de renouvellement, ignore superbement l’état de déliquescence avancée des services publics (eau, électricité, déchets ménagers, etc.).

Communautarisme régressif

Mais la crise est d’abord celle du confessionnalisme. L’horlogerie politico-religieuse imaginée pour gérer les tensions entre confessions s’est détraquée. Dégradée, pervertie, elle s’est retournée contre le Liban. Elle engendre un communautarisme régressif qui emprisonne chaque Libanais dans sa communauté confessionnelle – qu’il soit croyant ou non.

Au lieu de produire de la citoyenneté et d’être au service de l’intérêt général, l’Etat multi-confessionnel débouche sur le clientélisme. Pur et simple. Chacune des grandes composantes de cet Etat – de la présidence de la République à celle du Parlement – cultive le communautarisme à des fins électorales. Tel quel, c’est devenu mortifère.

L’histoire est passée par là. Chacune des communautés s’est essayée, tour à tour, à dominer le pays. Les chrétiens ont été les premiers, puis les musulmans sunnites – croyant pouvoir s’appuyer sur les réfugiés palestiniens, sunnites eux aussi –, enfin aujourd’hui, c’est le moment des chiites (adossés à une partie des chrétiens – les affaires libanaises ne sont jamais simples).

Dans le chaos des guerres du Liban, chacune de ces trois grandes composantes nationales a recherché, et obtenu, l’appui d’un puissant parrain étranger. Pour les chrétiens, ce furent « les Occidentaux » ; pour les sunnites, ce furent les différents porte-drapeaux du nationalisme arabe aujourd’hui remplacés par l’Arabie saoudite ; enfin, c’est la République islamique d’Iran, depuis 1980, pour les chiites.

Immobilisme d’une partie de la classe politique

« C’est comme si nous avions du mal à accepter l’idée de notre autonomie, voire de notre indépendance », dit le romancier Ramy Zein (publié chez Arlea et L’Harmattan). Mouvement dialectique : les fractures du pays sont exploitées par des puissances étrangères, lesquelles sont appelées au secours par les Libanais eux-mêmes.

Créé par Téhéran dès 1980, le Hezbollah – à la fois parti et milice plus puissante que l’armée du pays – est maintenant la force prépondérante sur la scène politique. D’abord au service de l’Iran, qui assure son financement ? Sans doute. Mais, justement, l’argent de la République islamique sous sanctions américaines se fait plus rare. Conséquence : le Hezbollah prélève davantage sur les ressources du pays.

Il y a le rejet de tout cela dans le coup de colère qui saisit le Liban. Les manifestants chantent l’hymne national. Ils se revendiquent d’une citoyenneté, pas d’autre chose. Une société civile, dont le dynamisme est à l’exact opposé de l’immobilisme d’une partie de la classe politique, gueule. Il faut l’entendre, car le miracle ici, les garants de l’équilibre national, ce sont les Libanais, pas le multiconfessionnalisme institutionnel et ceux qui l’exploitent à l’intérieur et à l’extérieur.