Pourquoi l’escalade entre l’Iran et les États-Unis fragilise la lutte contre l’État islamique (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

DÉCRYPTAGE – La coalition antiDaech a provisoirement décidé de se mettre en retrait.

Ils avaient déjà en partie recédé l’Afghanistan aux talibans. Le début de l’année 2020 prend des airs de débandade pour les États-Unis. À force d’annoncer, administration après administration, leur départ imminent du tumultueux Moyen-Orient, ils pourraient être chassés d’Irak après un vote du parlement réclamant leur expulsion du pays. Afin de se concentrer sur la protection de ses forces et de ses bases, la coalition antiDaech a en outre provisoirement mis fin à ses opérations contre les djihadistes. L’Otan a suspendu ses opérations d’entraînement des forces armées irakiennes.

C’est la lutte contre Daech qui risque d’être la principale conséquence de ce retournement dont on avait vu quelques signes avant-coureurs. Une dissolution de la coalition antidjihadiste fournirait automatiquement un oxygène nouveau aux combattants de l’État islamique, dont le califat a été abattu en mars 2019, et contenu depuis par les frappes aériennes des Américains et leurs alliés. Certes, personne ne s’attend à ce qu’il renaisse de ses cendres. «Daech a subi de gros coups: la mort de Baghdadi bien sûr, mais aussi l’élimination de nombreux cadres intermédiaires. L’organisation a été profondément atteinte. Elle ne va pas retrouver ses forces du jour au lendemain. D’autant que personne ne sait combien de temps durera le gel des opérations de la coalition. Il est donc trop tôt pour savoir si le nouveau contexte favorisera un renforcement de Daech», analyse le spécialiste de l’Ifri Marc Hecker.

Plus que les opérations militaires de la coalition, qui depuis plusieurs mois avaient été mises en sourdine, c’est la reproduction des discriminations envers les populations sunnites, l’incapacité du pouvoir chiite à mettre en place un pouvoir inclusif, les disparités sociales et économiques qui pourraient favoriser une réémergence de Daech, qui depuis la chute du califat n’a pas cessé ses opérations. «Les raisons qui ont favorisé le développement de Daech en 2013 sont toujours là. Il ne faut pas grand-chose pour que l’État islamique réapparaisse comme défenseur des sunnites», explique Michel Goya, spécialiste d’histoire militaire et d’analyse des conflits.

Chaque président américain devrait avoir en tête que, pour paraphraser Trotski, même si vous ne vous intéressez pas au Moyen-Orient, le Moyen-Orient s’intéressera à vous

Bruno Tertrais, le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

Et si la coalition a perdu en efficacité depuis que les djihadistes ont plongé dans la clandestinité, «elle continue à empêcher que l’État islamique renoue avec des opérations de grande ampleur. En maintenant Daech sous pression, elle évite que l’organisation grossisse. Un brusque départ de la coalition lui redonnerait de la liberté d’action», poursuit l’ancien colonel de l’armée de Terre. C’est après le départ des militaires américains en 2011, sous Barack Obama, que les djihadistes de l’État islamique avaient étendu leur influence, s’emparant de territoires en Irak et en Syrie pour y établir leur califat. L’effacement de la coalition serait également une mauvaise nouvelle pour l’armée irakienne. «Elle ne doit sa consistance qu’à l’aide américaine et serait affaiblie par un retrait des États-Unis», poursuit Michel Goya.

Mais on n’en est pas encore là… Au Moyen-Orient, les ruptures stratégiques et les changements de caps sont fréquents. Depuis George Bush, qui voulait ramener les «boys» à la maison pour se concentrer sur la compétition avec la Chine et la Russie, tous les chefs d’État américains ont tenté, sans succès, de s’extraire du chaudron moyen-oriental. Barack Obama n’a pas réussi à s’en échapper. Quant à Donald Trump, élu sur la promesse de mettre fin à l’engagement américain dans la région, il n’a pas – encore été au bout du retrait militaire au Levant. «Chaque président américain devrait avoir en tête que, pour paraphraser Trotski, même si vous ne vous intéressez pas au Moyen-Orient, le Moyen-Orient s’intéressera à vous», commente Bruno Tertrais, le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

La résolution du parlement irakien n’a pas de force contraignante. Elle n’est qu’une demande adressée au gouvernement, aujourd’hui démissionnaire. De toute façon, dans la région, retrait américain ne signifie pas toujours départ définitif. Malgré leur volonté de se replier, les États-Unis restent la seule puissance politique et militaire capable d’exercer un rôle global et déterminant sur tous les théâtres à la fois. Les puissances émergentes qui tentent de les chasser de la région n’ont pas encore le poids suffisant pour endosser les responsabilités qui accompagnent le rôle de gendarme. D’ailleurs, après avoir été poussés hors d’Irak en 2011, les Américains ont été rappelés en 2014 par les autorités de Bagdad, débordées par la pression djihadiste. Mais pour la France, qui a toujours fait de la lutte contre Daech une priorité, le choc est rude. «On notera l’embarras des alliés qui une fois de plus doivent prendre acte du différentiel de puissance qui les contraignent à subir les décisions et les atermoiements des Américains», note Bruno Tertrais. Car le départ des troupes américaines d’Irak signerait, à coup sûr, la mort de l’opération française Chammal…