L’Edito hebdomadaire du 14 Juin 2021

2009-2021 : Quel bilan de fin de règne pour Benjamin Netanyahu ?

Au terme de douze années passées au pouvoir sans discontinuité, aux plus hauts sommets de l’État d’Israël, l’heure est-elle enfin venue de faire le bilan de l’ère Netanyahu ? Lui qui aura marqué de manière durable le paysage politique israélien par ses audaces et sa vision, au point où désormais la seule question existentielle qui vaille pour tout électeur est : être ou ne pas être avec Bibi, dont certains disent qu’il a pris en otage pendant deux ans une vie démocratique dont il a su tirer très adroitement les ficelles.

Si la formation tant attendue de ce 36ème gouvernement, le plus hétéroclite de l’histoire d’Israël, concentre depuis dimanche les regards étonnés du monde entier sur Jérusalem, comment évaluer l’héritage de celui que beaucoup considèrent comme une sorte de roi d’Israël ?

Benjamin Netanyahu restera sans conteste celui qui a le plus contribué à la puissance d’Israël et qui a introduit dans la cour des grandes puissances l’État hébreu, jusque-là relégué au rang de tête de pont occidentale ou pierre d’achoppement régionale, c’est selon. Partisan d’un hard power assumé, l’ancien Premier ministre a côtoyé les plus grands avec lesquels il a habilement tissé des relations parfois intimes ou conclu des accords pragmatiques que ses détracteurs peinent à remettre en question. Croyant fermement à la paix par la sécurité, il a porté la relation spéciale avec les États-Unis à des niveaux jamais atteints, renforçant ainsi l’assurance-vie internationale d’Israël. Ainsi, malgré la mésentente personnelle avec Barack Obama, le Memorandum of Understanding qui accorde à Israël un soutien financier par les États-Unis, est passé de 30 milliards de dollars en 2007 à 38 milliards sur la période 2019-2028, et ce, avant-même l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le pacte israélo-américain a bien sûr connu son heure de gloire avec deux succès incontestables : celui de la reconnaissance par Washington de Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre 2017, puis les Accords d’Abraham en août 2020. À l’échelle régionale, le « Deal du siècle » refusé par les Palestiniens, n’aura pas porté atteinte au processus de normalisation entamé avec les pays arabes, une fois encore sous la houlette du grand frère américain. Trump, Poutine, Macron, Merkel, et même le président Xi, tous ont été reçus ou visités, à grand renfort de déclarations conjointes, partenariats ou accords bilatéraux : les dirigeants du monde respectent voire convoitent les ressources israéliennes, malgré les désaccords persistants au sujet du conflit. Mais le nucléaire iranien est désormais le principal enjeu régional, qui a éclipsé ce dernier. Et là encore, Benjamin Netanyahu, lanceur d’alerte dès le début et pourfendeur des Accords de Vienne, aura réussi à braquer le projecteur sur une menace qui dépasse la question de la survie de l’État hébreu, faisant du danger iranien le fer de lance de la nouvelle alliance au Moyen Orient.

Au niveau domestique, Bibi laisse une image de leader libéral mais polarisateur. À l’image de son grand ami Trump, il a profondément scindé le pays, s’attirant le soutien inaltérable d’une partie de la population qui est sa base électorale depuis toujours, celle des classes moyennes et populaires « religieuses », des petits commerçants, des entrepreneurs et du monde des affaires, autant attachée aux questions sécuritaires qu’à la liberté économique. Sa gestion remarquée et saluée à l’international de la pandémie, ultime tour de force pour se maintenir au pouvoir, a cependant accru sa détestation en Israël où les conséquences sociales de la crise ont marqué le retour du chômage, le creusement des inégalités et la progression préoccupante du taux de pauvreté, malgré la très bonne santé des secteurs phares de l’économie israélienne.

Et puis la reconfiguration profonde du paysage politique en Israël, telle une empreinte indélébile qui continue de modeler, trahir et pulvériser les alliances et les partis autour de sa personne, mais cette fois-ci contre lui. Une exécution démocratique ? La revanche des dauphins éconduits en somme, les anciens faiseurs du roi : Shaked, Lieberman, Saar et surtout Bennett, sans qui les coalitions formées autour du Likoud n’auraient pas permis à Netanyahu de rester aussi longtemps au pouvoir. Tous trahis, écartés ou écœurés et se rejoignant sur un seul point d’ordre : mettre fin au règne de celui qui avait fini par confondre son destin et sa personne avec ceux de l’État. Quelle sera la marche à suivre pour ce gouvernement d’union, mosaïque et composite, symbolisant à lui seul les fragmentations tout comme la riche diversité de la société israélienne ? Poursuivre dans la lignée ou détruire pour reconstruire ? Une chose est sûre cependant : le bibisme et ses supporters, désormais exclus, ne sont pas morts. Reste à savoir comment le Likoud reviendra, avec ou plutôt sans Benjamin Netanyahu.

S’il y a des leçons à tirer de ce scrutin, ce sont les suivantes : s’il est sans doute provisoire, un terme a quand même été mis à deux ans d’impasse politique et à 4 élections infructueuses. En outre, la démocratie repose sur l’alternance. Il n’est pas aberrant qu’un pays aussi particulier qu’Israël possède un système politique à nul autre pareil, précisément parce qu’il doit affronter des défis et des menaces sans commune mesure. Enfin, il porte un certain espoir, celui de faire coexister les opposés malgré les contradictions. Souhaitons à ce gouvernement de réussir à incarner l’unité et la réconciliation.