Avec Joe Biden, Emmanuel Macron gagne un «ami» sans se faire d’illusions (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

DÉCRYPTAGE – Paris sait qu’il n’y aura pas de retour au statu quo ante, après quatre ans de rupture sous Donald Trump.

En 2017, Emmanuel Macron avait tout fait pour séduire Donald Trump et tenter de l’influencer, notamment sur le climat et le dossier nucléaire iranien. Un dîner à la Tour Eiffel et un défilé du 14 Juillet. En vain. Comme la plupart des pays européens, la France se félicite aujourd’hui d’avoir retrouvé «un ami» à la Maison-Blanche. «Biden déploie un agenda démocrate assez classique, ce qui nous va très bien» résume un diplomate.

Mais plus que la jubilation, c’est plutôt le réalisme qui domine à Paris, comme la certitude qu’il n’y aura pas de retour au statu quo ante, car, en quelques années, le monde et l’Europe ont beaucoup changé. Contrairement à d’autres Européens qui ont vécu la période Trump comme une rupture de quatre ans avec Washington, la France a toujours maintenu d’excellentes relations avec les militaires américains et coopéré avec les États-Unis dans la lutte antiterroriste. Seconde différence, la France, en raison de sa relation complexe avec les États-Unis, a sans doute été moins traumatisée que d’autres par la présidence Trump. Malgré leur intervention pendant la Seconde Guerre mondiale, les Français, depuis la crise de Suez en 1956, n’ont jamais fait confiance à 100% aux Américains. De cette distance, il reste de nombreux symboles, dont le retrait du commandement intégré de l’Otan par de Gaulle en 1966 et le refus de Jacques Chirac de soutenir la guerre contre l’Irak.

Pourtant, l’arrivée à la Maison-Blanche d’un président centriste et proeuropéen, qui veut réparer la relation transatlantique, offre à Emmanuel Macron une occasion unique de faire avancer son projet d’Europe souveraine. Selon une étude de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), l’attitude des Européens vis-à-vis des États-Unis a radicalement changé en quatre ans. Estimant que le système politique outre-Atlantique est ««brisé», ils ne veulent plus compter seulement sur les Américains pour les défendre. «Les Européens, pour la première fois, perçoivent la faiblesse des États-Unis. Ils sont d’accord avec Emmanuel Macron, ils veulent plus de souveraineté , explique le politologue bulgare Ivan Krastev, dans une conférence de l’ECFR. D’ailleurs, l’effet Trump a renforcé la vision française de l’Europe en rapprochant l’Allemagne de l’agenda stratégique de Macron.

La balance penche vers l’Allemagne

Mais son Europe ne sera pas facile à construire. Après le tsunami Trump, alors que les eaux se retirent de l’Amérique, le bilan des dégâts reste encore à établir. Certains pays seront sans doute tentés de faire atterrir leur avion à Washington plutôt qu’à Bruxelles. «Chacun voudra mesurer à nouveau la qualité des engagements américains. Mais il faudra le faire en tenant compte des évolutions du monde et de l’Europe» prévient un haut diplomate français. En matière internationale, les principaux conseillers de Joe Biden, choisis dans l’équipe de Barack Obama, redonnent un gage de sérieux et de classicisme à l’Administration américaine. Mais la France avait aussi souffert sous le 44e président. Deux dossiers surtout, la reculade en Syrie après une attaque chimique du régime et les concessions faites à l’Iran pendant les négociations sur l’accord nucléaire, ont laissé des traces à Paris.

Les responsables français savent en outre que malgré ses bonnes intentions vis-à-vis de l’Europe, Joe Biden sera accaparé par les questions de politique intérieure. Il lui faudra rapidement gérer la pandémie et essayer de réconcilier deux Amériques de plus en plus étrangères l’une à l’autre.

L’époque où la France pouvait décider en partie seule du destin de l’Europe est révolue. Le décalage entre ses ambitions et ses moyens, son décrochage économique, la mauvaise image donnée par la crise des «gilets jaunes» et par la mauvaise gestion du Covid ont fait pencher la balance du côté de l’Allemagne. Or, sur les fondamentaux, Biden ne changera pas la position de l’Amérique. Washington ne prendra l’Europe au sérieux que si elle agit de façon unie et déterminée, en assumant ses responsabilités en matière de défense et de sécurité. On en est encore loin.