Jacob Rogozinski : « Le nouvel antisémitisme se nourrit d’anciennes croyances » (Jacob Rogozinski – Le Monde)

Dans une tribune au « Monde », le philosophe estime que la haine antijuive, propagée par les islamistes, s’appuie essentiellement sur l’idée que les juifs sont des privilégiés.

Nous le savons : il est désormais difficile de s’affirmer comme juif dans certains quartiers sans s’exposer à des insultes et des menaces. C’est parce qu’ils étaient juifs qu’ont été assassinés Ilan Halimi, les victimes de Mohamed Merah et d’Amedy Coulibaly. Presque toujours, leurs meurtriers les ont tués en criant « Allahou akbar ! »

Et un fort soupçon d’antisémitisme plane sur d’autres meurtres. Ainsi, à l’ancien antisémitisme d’extrême droite s’ajoute désormais un nouvel antisémitisme propagé par les islamistes (et qui peut facilement fusionner avec l’ancien, comme on le voit dans la mouvance de Dieudonné et Soral).

S’il est indéniable qu’il existe un antisémitisme musulman, de même qu’il a existé pendant des siècles, en Occident, un antisémitisme chrétien, cela ne signifie évidemment pas que tous les musulmans soient antisémites. Au contraire, tout porte à croire que la grande majorité d’entre eux rejettent cette haine antijuive. Pourquoi refuse-t-on de reconnaître l’existence de ce nouvel antisémitisme ? Parce que, dans notre société, les musulmans subissent eux aussi des agressions racistes ? Comme si une victime du racisme ne saurait être elle-même raciste… Il est temps de renoncer à une telle illusion.

Anciennes croyances religieuses

Il est intolérable, nous dit-on, d’assimiler à de l’antisémitisme les positions antisionistes d’une partie de la gauche. Il y a cependant dans l’usage du terme « antisionisme » une ambiguïté qu’il convient de dissiper. Si être antisioniste signifie que l’on condamne la politique criminelle et suicidaire de l’actuel gouvernement israélien et que l’on reconnaît les droits légitimes du peuple palestinien, je n’hésiterais pas à me proclamer « antisioniste ».

Il faut pourtant admettre que, dans le langage de l’extrême droite et des islamistes, « sioniste » est en fait synonyme de « juif ». Appeler à la destruction de l’Etat d’Israël, c’est-à-dire dénier au peuple juif le droit d’avoir une patrie et un Etat, n’est-ce pas condamner les juifs à demeurer d’éternels errants, d’éternels parias exposés à toutes les persécutions ? Lorsqu’il est entendu en ce sens, l’antisionisme est bien l’alibi de l’antisémitisme.

La politique actuelle des dirigeants d’Israël suscite à juste titre de l’indignation et de la révolte. Cela ne suffit pas à expliquer la recrudescence de la haine antisémite chez une partie des musulmans. Quelle est l’origine de cette haine ?

La discrimination, le chômage, la relégation dans des quartiers déshérités peuvent susciter de la colère et parfois de la haine chez ceux qui en sont victimes ; et elles peuvent se tourner contre les juifs, que l’on s’imagine plus favorisés.

LE COMBAT CONTRE TOUS LES RACISMES ET TOUS LES ANTISÉMITISMES (…) EXIGE DE DÉCONSTRUIRE DES SCHÈMES SÉDIMENTÉS DEPUIS DES SIÈCLES, CE QUI SUPPOSE UN PATIENT TRAVAIL DE CRITIQUE ET D’ÉDUCATION

Cette explication sociologique n’est pas fausse, mais elle est trop superficielle. Freud était plus lucide lorsqu’il repérait, à la racine de la haine antijuive, « la jalousie envers le peuple qui se donna comme le premier-né, le favori de Dieu le Père ». Bien que leurs religions prétendent se substituer à celle des juifs, un certain nombre de chrétiens et de musulmans se sont considérés plus ou moins consciemment comme des fils mal aimés, dépossédés par les juifs du privilège de l’Election et de l’amour du Père. Ce fantasme est la matrice de l’antisémitisme.

Les sociétés modernes ne sont pas entièrement émancipées des anciennes croyances religieuses. Celles-ci persistent sous une forme sécularisée qui les rend méconnaissables. Beaucoup de nos contemporains continuent de penser que les juifs sont des privilégiés, des « élus » – non plus d’un Dieu auquel on a cessé de croire, mais des entités qui l’ont remplacé dans notre monde désenchanté : l’Argent et l’Etat.

Fantasme gorgé d’envie et de haine

Quand de misérables voyous ont torturé un couple à Créteil, quand des criminels ont assassiné Ilan Halimi en s’imaginant que, parce qu’ils étaient juifs, ils étaient forcément riches, favorisés par le dieu Argent ; ou quand la porte-parole d’un mouvement « décolonial » prétend que la République française est « philosémite », ce qui veut dire que les juifs sont les favoris de l’Etat, nous pouvons repérer à chaque fois le même fantasme gorgé d’envie et de haine.

Le combat contre tous les racismes et tous les antisémitismes, l’ancien et le nouveau, est une lutte de longue haleine. Il exige de déconstruire des schèmes sédimentés depuis des siècles, ce qui suppose un patient travail de critique et d’éducation.

S’il est vrai que la haine antijuive s’enracine dans la croyance à l’« Election d’Israël », il nous faudra renoncer à cette croyance – ou plutôt cesser d’envisager cette « Election » comme une préférence exclusive accordée à l’un des fils au détriment de ses frères. Il faudra admettre qu’il n’y a ni « Peuple élu », ni « Terre promise » – ou plutôt que la Terre entière est promise à tous les hommes, et avant tout aux étrangers, aux migrants, aux réfugiés, à tous les errants, les sans-patrie à qui une terre est refusée. Il faudra reconnaître que tout homme est l’Elu : celui dont la vocation est de faire accueil aux autres hommes.