Israël temporise sur l’annexion d’une partie de la Cisjordanie (Louis Imbert – Le Monde)

Le premier ministre Nétanyahou attend un feu vert américain pour mettre à exécution son projet.

Depuis plus d’un an déjà, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a promis d’annexer une partie de la Cisjordanie. En campagne, au fil de trois élections législatives, il n’a cessé d’élargir son ambition : appliquer la pleine « souveraineté » israélienne sur les grands « blocs » de colonies et les implantations isolées, puis sur la vallée du Jourdain. Pourtant, mercredi 1er juillet, à l’heure de mettre ces engagements en pratique, rien ne paraît prêt.

A l’antenne de la radio de l’armée, mercredi matin, le ministre des affaires étrangères, Gabi Ashkenazi, a lui-même reconnu ignorer si un plan d’action serait révélé ce jour, à partir duquel M. Nétanyahou s’était engagé à présenter en conseil des ministres un décret d’annexion. « Je ne sais pas. Demandez à Nétanyahou », a-t-il répondu avec lassitude, avant d’estimer qu’une annonce à ce stade ne serait pas « raisonnable ».

Ce délai est dû aux hésitations de Washington, seul soutien étranger d’un projet contraire au droit international, qui pérennise l’occupation de territoires palestiniens conquis en 1967. « Cela aurait pu avoir lieu aujourd’hui, mais les choses doivent encore cristalliser avec le gouvernement américain. Il n’y a pas eu d’accord complet sur les zones où la souveraineté israélienne sera appliquée », a précisé mercredi le député du Likoud, Ofir Akunis, également sur la radio de l’armée, tout en jugeant que l’annexion aurait bien lieu en juillet.

Trump demeure silencieux

Les autorités israéliennes espéraient la semaine passée une prise de parole du président américain, Donald Trump, qui demeure silencieux. Mardi, M. Nétanyahou a achevé, sans résultat apparent, une nouvelle entrevue avec l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, et avec l’envoyé de la Maison Blanche, Avi Berkowitz. Son bureau s’est contenté de déclarer mercredi qu’ils poursuivraient « dans les prochains jours » ces discussions.

Selon la presse israélienne, elles portent sur des contreparties qu’Israël pourrait accorder à l’Autorité palestinienne (AP), dont une plus grande responsabilité dans les zones administrées directement par Israël, et de possibles échanges de territoires. Washington entend ainsi préserver la crédibilité du « plan Trump », dévoilé en janvier.

En ménageant l’AP, l’administration Trump cherche à laisser la porte ouverte à des négociations sur la base de ce plan, qui prévoit, à terme et sous conditions, la création d’un Etat palestinien morcelé et réduit à la portion congrue. Ramallah lui a opposé un refus ferme dès janvier. L’AP rappelle que l’annexion est précisément le contraire d’une négociation, et craint qu’elle ne porte un coup fatal à son projet national. « Nous n’allons pas nous asseoir à une table de négociations où sont proposés l’annexion ou le plan Trump, car il ne s’agit pas là d’un plan de paix mais d’un projet pour légitimer l’occupation », a affirmé mercredi le haut diplomate palestinien Saeb Erekat.

Des manifestants protestent contre le projet d’Israël d’annexer des parties de la Cisjordanie, dans la ville arabe d’Arara, en Israël, le 1er juillet.

L’AP compte encore sur ses partenaires étrangers, notamment européens, pour dissuader Israël de sauter le pas. Mais elle ne mise pas grand-chose sur leurs éventuelles mesures de rétorsion. Mercredi, dans une tribune publiée en hébreu dans le quotidien Yedioth Ahronoth, le premier ministre britannique, Boris Johnson, n’en a pas fait mention, se contentant d’affirmer que Londres ne reconnaîtrait pas un tel geste unilatéral. Il rappelait qu’Israël risquait de mettre en danger « les progrès [qu’il] a réalisés dans l’amélioration de ses relations avec le monde musulman et arabe ».

Dissensions au sein du gouvernement israélien

M. Johnson cherche à accentuer les dissensions au sein du gouvernement israélien, qui peine à s’accorder sur l’agenda et sur l’ampleur du projet d’annexion. Lundi, le ministre de la défense, Benny Gantz, a ainsi affirmé que ce gouvernement d’urgence nationale, formé en mai peu après le pic de l’épidémie de Covid-19, a d’autres priorités. « Tout ce qui n’est pas lié à la bataille contre le coronavirus attendra jusqu’après le virus », affirmait-il.

La faction de M. Gantz, Bleu Blanc, tient la moitié des ministères. Lui-même doit succéder à M. Nétanyahou en 2021, suivant leur accord d’union. Il est, à ce titre, un interlocuteur privilégié des envoyés américains. M. Gantz constate que l’épidémie fait son retour en Israël : 859 nouveaux cas d’infection ont été enregistrés mardi, un record. Les autorités sanitaires évoquent un reconfinement, alors que les manifestations de corps de métier mis à mal par la crise se multiplient dans le pays. Israël compte 1 million de chômeurs, qui « ne sont pas intéressés par l’annexion », estime M. Gantz.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le ministre israélien de la défense Benny Gantz, à Jérusalem, le 14 juin.

Pour sa part, M. Nétanyahou peut estimer que la course à l’annexion a le mérite de recouvrir d’un grand bruit ces difficultés, tout comme ses démêlés avec la justice, où il est poursuivi pour corruption. N’était l’échéance de la présidentielle américaine, prévue en novembre, le premier ministre pourrait avoir intérêt à maintenir indéfiniment cette menace, sans prendre le risque de passer à l’acte. D’autant que M. Gantz ne cesse de s’affaiblir.

Ambiguïté

Leur accord de gouvernement ne laisse pas au général Gantz de droit de veto sur l’annexion. Ce projet « ne dépend pas » de lui, a rappelé lundi M. Nétanyahou, qui pourrait réunir sans son appui une majorité de ministres et éventuellement de députés à la Knesset. Par ailleurs, en campagne électorale, M. Gantz s’était dit lui-même favorable à l’annexion d’une partie de la Cisjordanie, à condition notamment que ce geste ne remette pas en cause les accords de paix avec la Jordanie et l’Egypte. Le général ne parvient pas, depuis lors, à sortir de son ambiguïté. La semaine dernière, il s’est contenté d’estimer que l’annexion pourrait au moins contraindre les Palestiniens à cesser « de rejeter le dialogue et de rester dans leur merde ».

Ces contradictions paraissent d’ores et déjà avoir modifié le projet israélien. L’éventuelle annexion de la vallée du Jourdain semble désormais hors de propos. Elle risquerait de déstabiliser la monarchie jordanienne, sans rien changer au contrôle total de Tsahal, l’armée de défense d’Israël, sur la vallée. Quant aux colonies, leur liste paraît se réduire. Leurs représentants ont débattu ces dernières semaines de l’opportunité d’annexer dans un premier temps des implantations excentrées, ou bien les grandes colonies de Maale Adoumim, en banlieue de Jérusalem, d’Ariel et du « bloc » de Goush Etzion (centre).

Selon cette logique, l’annexion de premiers territoires « symboliques » appellerait au fil des années de nouveaux gestes unilatéraux. C’est une machine qui s’enclenche. Mais les colons hésitent. Une partie craint de manquer « une occasion historique », si M. Trump n’est pas réélu en novembre. Tous refusent qu’Israël acquiesce à la création d’un Etat palestinien. Ils craignent un gel de leurs constructions, envisagé par le plan Trump. « Lors d’une réunion [lundi], nous avons estimé qu’il y avait 80 % [de chances] qu’à la fin, rien ne se passe », a affirmé mercredi au quotidien Haaretz David Elhayani, le président du conseil de Yesha, leur principal représentant auprès de l’Etat. Certains élus des colonies évoquent désormais le 15 juillet comme la date « d’expiration » du projet d’annexion.