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Israël ouvre une «route de l’apartheid» en Cisjordanie (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Ce tronçon de cinq kilomètres inauguré à l’est de Jérusalem vise à fluidifier les déplacements des habitants des colonies voisines.

Les Israéliens la désignent comme la route 4370. Les Palestiniens l’appellent la «route de l’apartheid». Des véhicules à plaque d’immatriculation israélienne jaune circulent à double sens sur sa moitié. Des voitures et des camions à plaque d’immatriculation palestinienne verte roulent à double sens sur l’autre. Entre les deux bandes de bitume se dresse un mur surmonté d’une clôture haute de huit mètres. Situé à la sortie de Jérusalem-Est, le tronçon de voies parallèles est court – il couvre environ cinq kilomètres – mais sa forte charge symbolique attise les polémiques.

Les routes siamoises sont de l’avis des officiels israéliens une bouffée d’oxygène pour les habitants des implantations juives des environs de Jérusalem. Elles constituent pour l’Autorité palestinienne un exemple flagrant d’une politique digne de l’Afrique du Sud de l’époque des lois ségrégationnistes. «Tout Israélien qui croit en la démocratie devrait avoir honte de cette nouvelle voie», commente Ahmad Majdalani, un cadre de l’OLP.

«La nouvelle route est sûre. Les risques d’attaque ont disparu. Avant je me retrouvais seule dans ma voiture entourée par des véhicules conduits par des Palestiniens»

Une jeune femme travaillant à Jérusalem

Sur les hauteurs de la colonie israélienne de Geva Binyamin, l’inauguration, la semaine dernière, de la route à barrière est vécue comme une sorte de délivrance. «Je mettais chaque jour une heure pour aller au travail puis une heure pour rentrer chez moi. Maintenant le trajet dure vingt minutes de porte à porte», dit Daniela Mario.

Âgée de 23 ans, la jeune femme tient un salon de glace artisanale à Jérusalem. Elle est née et a grandi dans cette bourgade de quelques milliers d’habitants construite dans les années 1980 dans les Territoires occupés par l’État hébreu au défi des lois internationales. «La nouvelle route est sûre. Les risques d’attaque ont disparu. Avant les embouteillages étaient quotidiens. Je me retrouvais seule dans ma voiture entourée par des véhicules conduits par des Palestiniens», explique la jeune femme.

Geva Binyamin est une coquette cité-dortoir du nord-est de Jérusalem. En semaine, ses rues sont désertes. Seuls les abords de l’unique supermarché de la localité sont fréquentés. Ceux qui vivent là, à cinq kilomètres à vol d’oiseau des frontières de la Ville sainte, se sont installés «dans un cadre tranquille» par souci de trouver un logement à un prix abordable plus que par idéologie. «L’air est pur et la ville est charmante. Nous n’avions qu’un problème, celui du manque de fluidité de la circulation. Il est enfin réglé», se félicite Natanel Barouf, le propriétaire d’une boutique de costumes pour hommes à Jérusalem. «Le principe du mur de séparation est une bonne chose. On peut juste regretter son aspect ennuyeux. Cela manque de couleurs», souligne-t-il. Des grincheux trouvent toutefois à redire. La barrière qui sépare la route 4370 ne serait pas assez haute et le tracé oblige toujours à passer près d’un village palestinien qualifié de «dangereux».

Difficultés de circulation

En créant une voie réservée aux Israéliens et aux Palestiniens munis d’un permis d’accès à Jérusalem, le ministère israélien des Transports assure œuvrer pour le bien des Israéliens mais aussi des Palestiniens. «La route est un exemple de la capacité de créer une vie partagée entre Israéliens et Palestiniens, tout en relevant les défis sécuritaires», estime le ministre de la Sécurité publique Gilad Erdan.

«Cela ne change rien pour nous. C’est toujours aussi compliqué pour un Palestinien venant de Ramallah d’entrer dans Jérusalem»

D’un point de pratique, elle soulage des colons du nord de Jérusalem d’une longue attente au checkpoint israélien engorgé d’Hizme, passage d’entrée et de sortie des Palestiniens dans la ville. Du point de vue de ces derniers, elle ne règle aucune de leurs difficultés de circulation. «Cela ne change rien pour nous. C’est toujours aussi compliqué pour un Palestinien venant de Ramallah d’entrer dans Jérusalem. Nous subissons d’interminables contrôles au checkpoint qui nous font perdre notre temps et notre patience», dit Ahmed Odeh, un chauffeur-livreur. «Quelques résidents palestiniens des alentours de la route y trouvent leur intérêt, mais ils habitent dans ce secteur placé sous l’autorité palestinienne parce que les Israéliens ne leur permettent pas d’acheter un logement à Jérusalem, la ville dont ils sont pourtant originaires.»

Pour les ONG palestiniennes et israéliennes luttant contre l’occupation des Territoires palestiniens, le cloisonnement de la route 4370 est un mur de plus dans une région qui n’en manque pas. Courant tout au long de la Cisjordanie, une clôture de sécurité a été édifiée durant la seconde Intifada. Elle est censée protéger Israël d’attaques terroristes mais a permis, selon les Nations unies, d’«empiéter sur les Territoires palestiniens occupés» alors que le conflit israélo-palestinien ne trouve pas de solution.

Au fil des ans, à mesure de l’expansion des quartiers périphériques de Jérusalem et de la construction de colonies en Cisjordanie, s’est créée une nouvelle géographie urbaine. Assumée sans complexe par les décideurs israéliens, cette politique vise à fonder un grand Jérusalem. Les facilités de transport données aux colons les relient à l’agglomération et banalisent les «banlieues israéliennes». Les Palestiniens sont, pour leur part, isolés dans des îlots et doivent emprunter des routes de contournement des colonies.

Le goût des murs a cependant ses limites. Voici quelques jours, Arieh King, un membre influent de la majorité municipale de Jérusalem a réclamé la destruction, au moins partielle, des remparts de la Vieille Ville, vestiges du règne de Soliman le Magnifique. Selon lui, ils seraient inutiles, nuisibles et provoqueraient un sentiment de cloisonnement dommageable.