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Israël n’hésite plus à revendiquer ses opérations militaires en Syrie (Piotr Smolar – Le Monde)

Le retrait américain de Syrie et les élections législatives poussent le gouvernement à assumer ses frappes contre des cibles iraniennes.

L’ambiguïté, même fragile, avait ses avantages ; elle semble pourtant abandonnée. Israël a conduit, dans la nuit du dimanche 20 au lundi 21 janvier, une série de frappes contre des sites iraniens en Syrie, revendiquant sur-le-champ sa responsabilité. Cette communication militaire immédiate a été accompagnée de prises de parole de Benyamin Nétanyahou. Le premier ministre a déclaré que les forces aériennes « ont fortement attaqué des cibles iraniennes en Syrie, après que l’Iran y a lancé un missile vers notre territoire ». « Nous n’ignorerons pas de tels actes d’agression », a-t-il ajouté, de retour d’une visite officielle au Tchad.

Dimanche, les gardiens de la révolution iraniens ont lancé un missile en direction du plateau du Golan, contrôlé par Israël, en réponse à une frappe israélienne qui avait visé plus tôt dans la journée leurs installations près de Damas. Le système de défense Dôme de fer l’a détruit. Selon les experts israéliens, le tir d’un tel missile a nécessité l’aval de responsables iraniens haut placés, et était porteur d’un message implicite. « Le but, semble-t-il, était de commencer à bâtir une nouvelle architecture de dissuasion, tout en limitant les risques de déclencher une confrontation plus importante », explique le journaliste Avi Issacharoff dans The Times of Israel.

En réponse, les forces aériennes israéliennes ont procédé à des frappes contre une dizaine de cibles iraniennes. Il s’agirait d’entrepôts de munitions, d’un site situé une nouvelle fois dans l’aéroport international de Damas, d’un camp d’entraînement et d’une base de renseignement. Selon Tel-Aviv, « des dizaines » de missiles sol-air ont été tirés par l’armée syrienne contre ses avions. Les forces israéliennes ont donc visé les batteries de défense du régime, qu’elles auraient au préalable invité à rester passif. Quatre soldats seraient morts, selon la Russie. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme fait état pour sa part de 11 tués, dont deux soldats.

Il s’agit de la plus importante opération militaire israélienne en Syrie depuis un raid simultané de l’aviation israélienne le 18 septembre 2018. Un avion russe de reconnaissance avait été abattu par erreur par les forces syriennes et quinze militaires avaient été tués. Au cours des mois qui ont suivi, Moscou a haussé le ton au sujet des opérations militaires de l’Etat hébreu. Avec ces dernières frappes, Tel-Aviv veut démontrer que sa marge de manœuvre demeure intacte.

Rupture

Pendant plusieurs années, l’armée israélienne a multiplié les opérations chez son voisin déchiré par la guerre, avec un objectif prioritaire. Elle visait des convois d’armes destinés au Hezbollah libanais et restait mutique sur la nature des cibles. Mi-2016, l’état-major a constaté que l’Iran essayait d’établir une force très importante de combattants chiites, venant de différents pays.

« Leur but était d’avoir une influence significative en Syrie, en construisant une force regroupant jusqu’à 100 000 combattants venus du Pakistan, d’Afghanistan et d’Irak, a expliqué le chef d’état-major sortant, Gadi Eizenkot, au New York Times, le 10 janvier. Ils ont bâti des centres de renseignement et une base aérienne à l’intérieur de chaque base aérienne syrienne. Et ils ont fait venir des civils pour les endoctriner. »

C’est en janvier 2017, a révélé le général Eizenkot, que le cabinet de sécurité a autorisé des frappes contre des cibles iraniennes. Un changement de paradigme, dans ce que ce haut gradé a conceptualisé comme étant une « campagne entre les guerres ». Celle-là a donné lieu à « des milliers de frappes », a-t-il révélé.

Cette façon de revendiquer les opérations militaires en Syrie ne relève pas d’une simple fanfaronnade. Il s’agit d’une rupture aux implications sécuritaires. La stratégie de l’ambiguïté était, c’est vrai, largement ébréchée : difficile, en Syrie, de conduire une opération aérienne sans que les acteurs présents s’en aperçoivent. Mais elle permettait aux Syriens et aux Iraniens de s’abstenir de répondre, évitant ainsi une escalade.

Deux facteurs ont modifié la donne. Le premier est le retrait américain de Syrie, annoncé par le président américain, Donald Trump, en décembre 2018. Israël veut donner les preuves que sa détermination militaire reste intacte pour empêcher une implantation iranienne dans le pays, dont le territoire a été largement repris par le régime de Damas.

Enfin, la politique intérieure ne peut être négligée. Benyamin Nétanyahou, qui assume depuis la mi-novembre le portefeuille de ministre de la défense, a besoin de rétablir son image écornée de meilleur garant de la sécurité nationale à l’approche des élections législatives d’avril. Et l’Iran a toujours été son ennemi juré, son obsession. Déjà, les responsables de l’appareil sécuritaire regardent vers l’Irak. C’est là, selon eux, que Téhéran pourrait à présent concentrer ses efforts pour s’implanter militairement.