En Israël, un milliardaire tente la diplomatie par le sport (Louis Imbert – Le Monde)

Sylvan Adams, un chef d’entreprise canado-israélien, veut donner une image « normale » de l’Etat hébreu, mais ses initiatives sont régulièrement rattrapées par le conflit israélo-palestinien.

Spectacle inédit en Israël : lundi 18 novembre, le stade Bloomflied de Tel-Aviv recevait l’équipe argentine de Lionel Messi où elle était opposée à sa rivale uruguayenne. Ce match, de football peu spectaculaire mais plutôt disputé comme un simple événement de gala, et d’un niveau rare dans ce petit pays, s’est achevé sur un score nul (2-2). Il était organisé par un milliardaire canado-israélien, Sylvan Adams.

Ce fils du fondateur de l’un des plus grands groupes immobiliers au Québec a confié la gestion de l’entreprise familiale à son propre fils, et il s’est installé en Israël en 2016.

A 60 ans, il n’en est pas à son coup d’essai. Ce passionné de cyclisme avait fait démarrer le Giro d’Italie à Jérusalem Ouest, côté israélien, en 2018, pour un coût estimé par la presse locale à 120 millions de shekels (27,5 millions d’euros). C’est lui encore qui avait invité Madonna à chanter à l’Eurovision, à Tel-Aviv en mai 2019 ; un tour de chant qui avait alors été jugé plutôt raté.

Image positive du pays

M. Adams s’est refusé à révéler le coût du match de lundi, dont les 28 000 places à prix plafonné se sont vendues en quelques heures. Mais cet achat le place de pair avec un Etat, l’Arabie saoudite, qui accueillait, vendredi, une autre rencontre amicale de football, entre la sélection argentine et le Brésil à Riyad (1-0). Le milliardaire entend en user pour présenter une image positive du pays : « Voici l’Israël normal que je connais et que j’aime. Pas un pays de conflit mais un pays où les enfants de tous les milieux jouent ensemble au foot dans la rue et dans des ligues », affirmait-il lundi.

Sylvan Adams lors d’une conférence de presse à propos du départ du Giro d’Italie prévu à Jérusalem Ouest, ici à Tel-Aviv, le 22 avril 2018.
Sylvan Adams lors d’une conférence de presse à propos du départ du Giro d’Italie prévu à Jérusalem Ouest, ici à Tel-Aviv, le 22 avril 2018. JACK GUEZ / AFP

Le passage de Messi d’une « terre sainte » à l’autre était pourtant demeuré suspendu, durant toute la semaine, à de violents échanges de feu dans la bande de Gaza.

Après l’assassinat ciblé par Israël d’un commandant du Jihad islamique, le groupe armé radical palestinien a tiré durant deux jours quelque 450 roquettes sur l’Etat hébreu, mettant Tel-Aviv partiellement à l’arrêt, sans faire de victime. L’armée israélienne a mené une centaine de frappes à Gaza, tuant trente-quatre personnes dont au moins vingt militants, jusqu’à la conclusion d’un cessez-le-feu, le 14 novembre.

En juin 2018, l’équipe argentine avait dû renoncer à jouer à Jérusalem contre la sélection nationale, dans un match de préparation au Mondial russe. Le patron de la Fédération de football palestinienne, Djibril Rajoub, avait alors mené campagne contre la tenue de cette rencontre dans la ville divisée, au statut international non réglé. Face à la colère des Palestiniens, et grâce à une campagne efficace sur les réseaux sociaux, la rencontre avait fini par être annulée.

M. Adams se désole au souvenir d’un tel revers. Il affirme ne pas coordonner ses efforts de diplomatie sportive avec le gouvernement, ni avec un écosystème d’ONG qui lutte contre le mouvement de boycott d’Israël BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) appuyées par le ministère des affaires stratégiques. « C’est leur boulot, ils sont là pour bloquer des choses, pour parler de façon négative du pays, mais heureusement Israël a beaucoup d’amis dans le monde », estime le milliardaire. Cette fois, la Fédération palestinienne de football n’a pas protesté contre la tenue du match à Tel-Aviv, la métropole économique du pays.

Apolitique

M. Adams a voté pour la première fois cette année dans son pays d’adoption, lors des législatives d’avril puis celles de septembre, mais il se veut publiquement apolitique.

Il a loué par le passé la politique économique et sécuritaire du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, et il s’est rendu à la conférence de Bahrein, en juin. L’administration américaine de Donal Trump y avait tenté, sans grand succès, de porter le volet économique de son plan de paix pour Israël et les territoires palestiniens, qui suscite la ferme hostilité de l’Autorité palestinienne.

Aujourd’hui cependant, M. Adams ne serait pas hostile à la formation d’un gouvernement soutenu par les partis arabes israéliens, alors que le rival de M. Nétanyahou, l’ex-chef d’état-major Benny Gantz (présent au match lundi, comme le président Reuven Rivlin), a entretenu cette hypothèse, avant de renoncer, mercredi. « Qu’il y ait des ministres arabes serait même une bonne chose pour le pays, mais pas ceux qui ne sont pas patriotes », avance l’homme d’affaires. Depuis ce week-end, Benyamin Nétanyahou multiplie les attaques contre les députés arabes israéliens, ces « soutiens du terrorisme », qui « reçoivent leurs ordres de nos pires ennemis ».

Lundi, à la 22e minute du match, le conflit israélo-palestinien s’est encore immiscé dans la grande fête apolitique voulue par M. Adams. Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, affirmait alors, depuis Washington, que les Etats-Unis cessaient de considérer les colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés comme contraires au droit international.

Un nouveau coup de boutoir porté aux paramètres d’une négociation de paix établis depuis un demi-siècle. Autour de la 35e minute, l’Autorité palestinienne dénonçait cette position.