Israël met en garde contre un retour à l’accord sur le nucléaire iranien (Louis Imbert – Le Monde)

Méfiantes face à Biden, les autorités israéliennes cherchent à préserver l’essentiel de la politique de « pression maximale » de Trump.

Un front uni. Le gouvernement israélien et la haute hiérarchie militaire sont unanimes, depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Joe Biden, pour dénoncer un retour aux termes de l’accord international de 2015 sur le nucléaire iranien. Certes, la nouvelle administration américaine temporisait, mercredi 27 janvier, sur la reprise d’un dialogue avec Téhéran. Selon son nouveau chef de la diplomatie, Antony Blinken, elle attendra que l’Iran revienne dans un premier temps de lui-même à ses obligations, après deux ans d’accélération graduée de son programme nucléaire. Mais Israël affiche d’ores et déjà une position dure, afin de préserver l’essentiel de la politique de « pression maximale » adoptée par Donald Trump face à l’Iran.

Fait rare, mardi, le chef d’état-major de l’armée, Aviv Kochavi, a paru camper sur une posture de défiance face à Washington, en affirmant que « nul n’a[vait] le moindre doute sur le fait que l’Iran a des ambitions nucléaires militaires et prévoit d’utiliser cette arme. Revenir à l’accord sur le nucléaire, ou même à un accord similaire avec des améliorations, serait la mauvaise chose à faire ». Lors d’une conférence annuelle de l’Institut pour les études de sécurité nationale, à Tel-Aviv, M. Kochavi indiquait aussi avoir ordonné à l’armée de mettre à jour ses scénarios d’attaque contre les installations iraniennes.

Sur la forme, cette incursion du plus haut gradé du pays sur le terrain politique a suscité des critiques en Israël. L’ancien supérieur de M. Kochavi, le ministre des affaires étrangères, Gabi Ashkenazi, qui s’exprimait peu après lui à Tel-Aviv, s’est empressé de rappeler qu’« il [était] préférable d’avoir une conversation discrète [avec Washington], derrière une porte fermée (…). Je ne recommanderais absolument pas une politique de confrontation avec les Américains dans les médias. » Dès jeudi, des sources proches du premier ministre, Benyamin Nétanyahou, s’empressaient de rappeler que celui-ci préférait différer une éventuelle confrontation avec l’administration Biden, qui entend consulter Israël dès avant la reprise de négociations avec Téhéran.

Activisme militaire

Sur le fond, rien dans les estimations publiques du renseignement militaire israélien ne confirme les affirmations de M. Kochavi, selon lesquelles Téhéran aurait modifié le sens de son programme nucléaire à possible dimension militaire : devenir une puissance du seuil capable de se doter d’une bombe en un temps court, sans être déterminée pour autant à en faire usage. Enfin, M. Kochavi a surpris en donnant une interprétation fort pessimiste du « deal » de 2015, estimant que, si M. Trump ne s’en était pas dégagé, « l’Iran aurait éventuellement pu construire une bombe, parce que cet accord n’incluait pas de restrictions et de supervision [capables de ] l’en empêcher. »

Cette position maximaliste ne se contente pas de dénoncer les limites du « deal », et de prendre en compte les avancées sur l’enrichissement et les capacités balistiques de l’Iran depuis cinq ans, ainsi que son activisme militaire dans la région. Surtout, cette interprétation diverge de celle d’une partie de l’appareil militaire israélien en 2015. Le prédécesseur de M. Kochavi, Gadi Eizenkot, estimait alors que l’accord demeurait un moindre mal, et que M. Nétanyahou allait contre l’intérêt d’Israël en s’opposant frontalement à Washington sur le sujet.

Depuis plusieurs semaines, l’armée multipliait les signaux dans la presse israélienne, pour rappeler au pouvoir politique que les leviers du dossier iranien avaient changé. Il s’agissait d’acter la fin d’une relation très personnalisée avec l’équipe entourant M. Trump et son gendre, Jared Kushner, pour revenir à une relation d’Etat à Etat, incluant les « échelons professionnels » : conseil de sécurité nationale, ministère des affaires étrangères et de la défense. Des institutions affaiblies du côté américain, sous la présidence Trump, comme du côté israélien, après deux ans d’instabilité politique chronique.

Front commun avec les monarchies arabes du Golfe

Or, selon la radio militaire israélienne, aucune réunion n’avait encore eu lieu récemment entre toutes les agences concernées par le dossier iranien. M. Nétanyahou est suspecté de chercher à concentrer ce dossier dans les mains de quelques hommes de confiance – notamment celles du patron du Mossad, Yossi Cohen, qui doit quitter ses fonctions à l’été, et déjà perçu comme un envoyé informel pour suivre le dossier iranien à Washington.

Dans ses efforts de persuasion, Israël pourra compter sur un possible front commun avec les monarchies arabes du Golfe, à la faveur de la normalisation en cours avec les Emirats arabes unis et Bahreïn. Cette entente israélo-arabe devra cependant surmonter une forme de défiance de l’administration Biden, laquelle ne souhaite pas assumer sans droit de regard l’héritage de M. Trump. Mercredi, elle a annoncé geler, pour la réexaminer, la vente de 50 chasseurs F-35 aux Emirats, considérée par Abou Dhabi comme une condition-clé de son rapprochement avec l’Etat hébreu.