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Israël : « Même réélu le 9 avril, Benyamin Nétanyahou ne sera plus “l’intouchable” qu’il a été » (Alain Frachon – Le Monde)

Avant les élections générales, le chef du gouvernement israélien reste dans le collimateur de la justice, relève, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

S’il est réélu aux élections générales du 9 avril, Benyamin Nétanyahou aura gouverné Israël presque aussi longtemps que David Ben Gourion, le fondateur de l’Etat. Plus de treize ans au pouvoir, cela laisse une marque dans l’histoire d’un pays. Certes, la justice est à ses trousses, pour corruption, et pourrait instruire contre lui en février. Mais il n’est pas sûr que cela empêche « Bibi » – comme l’appellent ses amis et ses adversaires – d’être réélu. En Israël, la durée moyenne d’un gouvernement doit être inférieure à deux ans : Nétanyahou serait-il inusable ?

En un sens, il est le contraire de Ben Gourion (1886-1973). Celui-là était le chef de la tendance majoritaire dans le mouvement sioniste : la gauche travailliste. Fidèle à son grand-père et à son père, Nétanyahou appartient à la faction de ce mouvement qui fut longtemps minoritaire, avant et après la création de l’Etat : les « révisionnistes ». Ben Gourion voulait incarner un Israël universaliste, Nétanyahou cultive un nationalisme agressif.

Le chef de la droite israélienne bénéficie d’une opposition pathologiquement désunie. Il a affaire à un Mouvement national palestinien lui aussi profondément divisé. Mais cela n’explique pas tout. Elu une première fois à la tête du gouvernement en 1996, battu en 1999, réélu en 2009 et, depuis ce jour, deux fois déjà reconduit à la tête d’une majorité gouvernementale toujours plus à droite, Bibi a un bilan. L’économie israélienne – qu’il n’a pas peu contribué à réformer – est brillante, sur fond d’inégalités importantes : depuis 2009, on constate une progression du produit intérieur de 30 %.

Art de la com et narcissisme

Avec la complicité passive de la communauté internationale, il a réussi à marginaliser la question palestinienne : elle n’est plus un obstacle au développement des relations avec Israël. Nétanyahou n’est pas un va-t-en guerre. Il a, ces jours derniers, tenu tête à sa majorité, qui voulait, une fois de plus, « punir » Gaza ; il avait refusé en 2014 d’envoyer l’armée à l’intérieur de ce territoire palestinien, soumis, depuis des semaines, à de terribles bombardements. Pour les Israéliens, les années Bibi sont des années de paix. Israël a amélioré ses relations avec le monde arabe. Bibi a développé des liens de confiance avec Vladimir Poutine – qui lui laisse champ libre en Syrie contre l’Iran et ses alliés. Les rapports avec l’Inde et la Chine sont excellents, et l’Amérique de Trump ne refuse rien à Nétanyahou.

A l’intérieur, son talent politique – un grand art de la com au service d’un narcissisme certain, le tout mâtiné d’une solide dose de cynisme – n’aura pas été moindre pour accréditer, à droite et à gauche, l’idée « qu’il n’y a pas d’alternative à Nétanyahou », comme le dit dans Haaretz la journaliste Carolina Landsmann.

Mais il y a la face sombre du « bibisme », cette trace d’une transformation dangereuse d’Israël qu’il laissera dans l’histoire, et qu’expose le dernier livre du professeur Jean-Pierre Filiu. Quatre ans diplomate à Jérusalem dans une vie antérieure, le politologue, qui tient également un blog sur le site du Monde,connaît son objet et signe un acte d’accusation argumenté : Main basse sur Israël. Nétanyahou et la fin du rêve sioniste (La Découverte, 224 pages, 16 euros).

Nétanyahou incarne une dérive droitière et nationaliste du pays, explique l’auteur. Il a concocté un mélange idéologique singulièrement toxique. De sa famille politique, il a gardé et chauffé à blanc une vision pessimiste du monde. Eléments du discours bibiste : Israël ne survivra que dans un rapport de force écrasant avec le reste de ses voisins ; face à l’Iran, Israël est menacé d’une nouvelle Shoah ; les Palestiniens sont existentiellement des terroristes…

Aligné sur l’air du temps, Nétanyahou embrasse aussi le courant populiste-nationaliste qui essaime en Europe. Le Bibi dans le texte ressemble à du Viktor Orban, le premier ministre hongrois : « Les élites détestent le peuple. Elles le haïssent », cite Filiu. Le chef de la droite a toujours besoin d’un « complot intérieur » – mené par les Arabes israéliens, les ONG, la gauche ou la presse. Bibi a fait voter un texte qui dégrade, au moins dans l’esprit, le statut de citoyen des Arabes israéliens et des Druzes du pays.

La négation de la question palestinienne

Surfant sur ce cocktail nationaliste douteux, Bibi a aussi dégradé la relation entre Israël et les Etats-Unis. A domicile, il a choisi de favoriser le judaïsme ultraorthodoxe. A Washington, il s’appuie exclusivement sur le Parti républicain américain et sa clientèle évangélique. Le résultat est une première dans l’histoire israélo-américaine : une cassure, de plus en plus nette, entre Israël et la communauté juive des Etats-Unis – cette dernière a voté à plus de 70 % pour Barack Obama et se reconnaît, majoritairement, dans les courants réformés du judaïsme.

La négation de la question palestinienne, qu’il a magistralement réussi à ne jamais poser en priorité nationale, est peut-être le plus grave – pour les Palestiniens, bien sûr, mais pour l’avenir d’Israël aussi. Tantôt appuyant sur l’accélérateur, tantôt sur le frein, il a laissé l’ensemble de la droite israélienne se transformer en « parti des colons ». « Sauvages » ou autorisées, les colonies se sont multipliées en Cisjordanie et à Jérusalem-Est – façon de rendre toujours plus difficile, sinon impossible, la création, un jour, d’un Etat palestinien.

Au terme de ce 4e mandat, Nétanyahou, s’il a pu pencher pour un brin de démocratie illibérale, s’est heurté aux institutions. Malgré ses tentatives pour influencer la presse ou la justice, « le système a tenu », dit l’historien Elie Barnavi. En Israël, la machine des pouvoirs et contre-pouvoirs de la démocratie fonctionne. Même réélu le 9 avril tout en étant l’objet d’une enquête judiciaire, pour des faits de corruption de gravité diverse, Bibi ne sera plus « l’intouchable » qu’il a été.