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« Israël entend élargir unilatéralement son territoire, confrontant l’UE à un vrai test de politique étrangère » (Alain Frachon – Le Monde)

En 1980, l’Europe prenait position dans le conflit israélo-palestinien. Pour l’Union européenne, confrontée aujourd’hui au projet d’annexion en Cisjordanie, il s’agit d’être fidèle à cet esprit, ce qui n’est pas garanti, analyse Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

Il y a quarante ans, l’Europe montrait la voie au Proche-Orient. Réunis en sommet à Venise les 12 et 13 juin 1980, les neuf chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique européenne (CEE) prenaient position dans le conflit israélo-palestinien. Comme ils ne l’avaient jamais fait. Sans se soucier des réactions en Israël, aux Etats-Unis, en URSS ou ailleurs. L’Europe existait au Moyen-Orient, au moins sur le plan des principes.

En juillet 2020, l’Europe va de nouveau être sollicitée. Israël entend élargir unilatéralement son territoire, confrontant l’Union européenne (UE) à un vrai test de politique étrangère – son baptême en ce domaine. Pour les Vingt-Sept, il s’agit d’être fidèles à « l’esprit de Venise ». Ce n’est pas garanti.

A la fin des années 1970, les Etats-Unis parrainent la paix entre l’Egypte et Israël. Mais rien n’avance avec les Palestiniens, notamment ceux des territoires occupés lors de la guerre israélo-arabe de juin 1967 – Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Les Américains soutiennent, mollement, la ligne onusienne : une négociation fondée sur un retrait israélien des territoires palestiniens en échange de la paix. Ni les Israéliens ni le président Jimmy Carter ne veulent reconnaître l’OLP – Organisation de libération de la Palestine – comme interlocuteur. L’OLP a recours au terrorisme, mais, à l’époque, elle est la seule à incarner le mouvement national palestinien. Quant à l’éventualité de la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël, elle n’est encore envisagée par personne.

La déclaration des Neuf à Venise va jeter quelques tabous dans le Grand Canal. La CEE – Allemagne, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Luxembourg, Irlande, Italie, Pays-Bas – réaffirme le droit inaliénable de l’Etat d’Israël à vivre dans la sécurité. Elle défend dans le même souffle le droit des Palestiniens des territoires occupés « à l’autodétermination ». Enfin, les Européens insistent sur la nécessité de la participation de l’OLP à toute négociation.

Devant un choix fondamental

Il faudra attendre treize ans pour que ces principes soient admis par toutes les parties au conflit. L’Europe avait ouvert la voie. Il ne manquait qu’une chose à la déclaration de Venise : des dents – le poids militaro-diplomatique pour peser dans la région. Au fil des ans et de quelques drames sanglants – division du mouvement national palestinien, multiplication des implantations israéliennes dans les territoires, notamment –, ces paramètres de la paix ont volé en éclats. Benyamin Nétanyahou pourrait, dans quelques jours, leur porter un coup supplémentaire.

A la tête d’un gouvernement d’union nationale et avec l’appui de Donald Trump, le premier ministre veut annexer la vallée du Jourdain, un tiers de la Cisjordanie occupée. Il a promis à ses électeurs de commencer en juillet. Aujourd’hui, il hésite. S’il passe à l’action, c’est une violation du droit international. Il modifie les frontières par la force. Au minimum, il provoque et les Palestiniens et la Jordanie. Aucune considération sécuritaire ne l’y oblige : l’armée israélienne contrôle déjà ce territoire et la frontière avec le voisin jordanien (lié à Israël par un traité de paix). L’objectif est d’enterrer toute idée d’un Etat palestinien voisinant avec Israël.

Sauf à donner aux Palestiniens de la vallée du Jourdain la nationalité israélienne – peu probable –, Nétanyahou institutionnalise deux régimes dans cet Israël agrandi : démocratique pour les uns ; statut de sous- « citoyens » pour les Palestiniens de la vallée du Jourdain.

L’UE, qui a sanctionné la Russie pour l’annexion de la Crimée, est devant un choix difficile mais fondamental, explique l’ancien diplomate Denis Bauchard sur le site Boulevard extérieurSoit elle exige l’égalité des droits, notamment politiques, pour les Palestiniens, ce qui peut, à terme, menacer le caractère juif d’Israël ; soit l’UE accepte qu’un Etat avec lequel les liens de l’Europe sont profonds, quasi existentiels, banalise un régime discriminatoire proche de l’apartheid.

« L’esprit de Venise » commanderait un geste fort. Seulement, les Vingt-Sept sont divisés (lire l’article de Piotr Smolar dans Le Monde du 15 mai). Nétanyahou s’est attaché les faveurs de nombre d’Etats d’Europe orientale. La politique étrangère de l’UE se décide à l’unanimité. L’affaire israélo-palestinienne est cruciale pour l’Europe. Elle se résume à une question, une seule. A l’unanimité, les Vingt-Sept peuvent-ils avoir une politique étrangère conséquente ? Ou sont-ils condamnés à un tronc commun de banalités minimales confirmant une manière d’impuissance ?