Israël aurait financé la livraison de vaccins Spoutnik V pour Damas (Louis Imbert – Le Monde)

L’arrangement a été négocié par les Russes en échange de la libération d’une Israélienne arrêtée en février en Syrie.

Israël aurait financé la livraison de doses de vaccin russe Spoutnik V au régime syrien, en échange de la libération d’une citoyenne détenue par Damas. Cet arrangement embarrassant était demeuré frappé du sceau du secret par le bureau de la censure militaire israélien depuis la semaine dernière. Samedi 20 février, le premier ministre Benyamin Nétanyahou y a fait allusion, insistant sur le fait que le pays n’avait pas puisé dans ses propres stocks de vaccins pour rapatrier la jeune femme : « Pas une seule dose de vaccin israélien n’a été utilisée pour cela. Nous avons ramené la jeune femme, je suis reconnaissant au président [russe Vladimir] Poutine. Je ne dirai rien de plus à ce sujet à la demande de la Russie. »

Les estimations de la presse israélienne variaient, lundi, sur le montant payé – d’un à plusieurs millions d’euros, l’équivalent de plus de 100 000 doses selon les tarifs avancés par Moscou en novembre 2020. Pour l’analyste israélienne Elizabeth Tsurkov, il s’agissait de savoir si ces doses mettraient à l’abri le cœur alaouite du pouvoir, ou si elles pourraient être distribuées plus largement à la population. En dernière place dans la course à la vaccination au Proche-Orient, la Syrie espère recevoir en avril des vaccins du programme Covax de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans les zones gouvernementales. Par ailleurs, si la Chine a promis quelque 150 000 doses, l’allié russe ne s’était jusqu’ici engagé à rien, suscitant une forte rancœur dans les milieux pro-Assad.

Le geste d’Israël surprend d’autant plus que le leader mondial de la vaccination n’a transféré que quelques milliers de doses à l’Autorité palestinienne, quand bien même les deux territoires sont trop intimement mêlés pour que l’épidémie ne circule entre eux. Vendredi, l’Autorité palestinienne a affirmé que le ministère de la santé israélien avait donné son accord pour vacciner quelque 100 000 Palestiniens de Cisjordanie qui sont employés en Israël.

Jeune femme instable

La jeune femme au cœur de l’échange, rapatriée tôt vendredi, était entrée en Syrie le 2 février, dans une région accidentée, non-grillagée et dépourvue de caméras, proche du mont Hermon. Du village de Majdal Shams, elle avait gagné la localité syrienne de Hader, près de Kuneitra, où elle avait été rapidement dénoncée. Passée par Moscou, elle a atterri à l’aéroport Ben-Gourion dans un jet privé, escortée par le coordinateur israélien pour les prisonniers et le directeur de cabinet de M. Nétanyahou.

Agée d’une vingtaine d’années, elle est originaire de Modiin Illit, une colonie juive ultraorthodoxe de Cisjordanie. En rupture avec son milieu, présentée comme instable, la jeune femme avait déjà tenté ces derniers mois d’entrer dans la bande de Gaza, sous blocus israélien, selon le quotidien Maariv. A plusieurs reprises, elle avait été arrêtée au point de passage de Karni, et une fois à bord d’un petit bateau, à peu de distance de la côte.

A un officier qui l’interrogeait, et qui notait qu’elle parlait couramment l’arabe, elle aurait affirmé n’avoir plus d’attaches en Israël, et qu’elle continuerait d’essayer de franchir la frontière. Elle disait également avoir tenté de passer en Jordanie. L’armée ne l’avait pas adressée aux services sociaux ou de santé. Son arrestation en Syrie a donné lieu à des négociations entre les forces israéliennes et des responsables russes, puis à des échanges entre le premier ministre et Vladimir Poutine.

Secret imposé sur ces négociations

La patronne du parti travailliste, Merav Michaeli, s’est interrogée depuis sur le secret imposé sur ces négociations, au terme d’un conseil des ministres exceptionnel, le 16 février. Elle estimait qu’il n’était pas légitimé par un enjeu de sécurité nationale. Le premier à y faire allusion a été le député arabe israélien Ahmad Tibi, qui demandait vendredi au pays d’accélérer ses transferts de vaccins en Palestine « Avons-nous vraiment besoin d’attendre qu’une personne juive traverse la frontière vers Gaza pour qu’ils reçoivent des vaccins ? », s’interrogeait-il.

L’accord négocié par Moscou prévoyait la libération de deux Druzes syriens, résidents de la partie du plateau du Golan conquise en Israël en 1967 et annexée en 1981. Nihal Al-Maqt, habitante du village de Majdal Shams, a simplement vu levée la peine de trois mois de travaux d’intérêt général qu’il lui restait à effectuer, pour avoir suivi les mouvements de l’armée israélienne dans la région. Elle a refusé de partir pour Damas, préférant demeurer chez elle.

Quant au second, Diab Kahamuz, 34 ans, il n’a pas souhaité non plus être transféré en Syrie, et demeurait dans la prison israélienne de Ketziot. Originaire du village de Ghajar, il avait été condamné en 2018 à une peine de quatorze ans de prison, pour avoir notamment passé des explosifs à la frontière libanaise pour le compte du Hezbollah. Israël a enfin libéré deux bergers syriens égarés sur son territoire il y a quelques semaines, selon la radio militaire.