En Iran, le conservateur Ebrahim Raissi favori de la présidentielle (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Ses principaux rivaux réformateurs écartés, l’abstention devrait être massive. Mais, le guide suprême, Ali Khamenei, à la fin de sa carrière, veut l’uniformité des centres du pouvoir.

Joint au téléphone à Téhéran, Kamal résume l’apathie de ses compatriotes, qui devraient s’abstenir massivement ce vendredi lors de l’élection de leur président de la République, pour succéder au modéré Hassan Rohani, qui après deux mandats ne peut plus se représenter.

«Le grand chef» désigne le guide suprême de la République islamique, détenteur des principaux pouvoirs, l’ayatollah Ali Khamenei, qui a fait d’Ebrahim Raissi, un ultraconservateur comme lui, le candidat du système. Chef de l’Autorité judiciaire depuis 2019, il fait figure de favori, après avoir obtenu 38 % des voix à la présidentielle de 2017. Et pour lui éviter toute concurrence sérieuse, le Conseil des gardiens de la Constitution a écarté les candidats modérés ou réformateurs qui pouvaient lui faire de l’ombre: Ali Larijani, ancien président du Parlement, et Eshaq Jahangiri, premier vice-président et proche de Hassan Rohani. Ce faisant, cette 13e élection depuis l’avènement de la République islamique, à la chute de la monarchie en 1979, risque d’être privée de l’onction démocratique à laquelle le régime était jusque-là attaché.

Une campagne électorale terne

Le vote avait toujours été une priorité pour le guide suprême, soucieux de légitimité populaire, alors que depuis plus d’une décennie, de plus en plus d’Iraniens sont passés dans une opposition le plus souvent silencieuse.

La campagne électorale a été terne. À Téhéran, les affiches sont presque inexistantes, hormis celles de Raissi. Avides d’ouverture, beaucoup d’Iraniens qui avaient voté Rohani en 2017 attendaient avec impatience les retombées économiques de l’accord nucléaire international signé deux ans plus tôt par l’Iran et les grandes puissances. Mais d’après Kamal, «Trump a rendu un grand service aux radicaux iraniens». En sortant unilatéralement de cet accord en 2018, puis en imposant de sévères sanctions, Donald Trump a plombé le second mandat de Rohani, qui avait tout misé sur une reprise économique. «Il a montré aux ultraconservateurs iraniens qu’une fois pour toutes, les États-Unis ne pouvaient pas être crus», estime Trita Parsi, spécialiste de l’Iran aux États-Unis.

Sous Donald Trump, la politique de «pressions maximales» contre l’Iran a grossi les rangs des pauvres, qui sont passés de 22 à 32 millions – autant d’électeurs potentiels pour les ultraconservateurs – tandis que la classe moyenne chutait de 45 à 30 % de la population. Et au marasme économique, marqué par une inflation à 39 % selon le FMI, s’est ajoutée la pandémie de Covid-19.

Une surprise est-elle possible? En 2013, rappellent certains observateurs, le candidat Rohani ne pesait qu’à peine 10 % à une semaine de la présidentielle, qui le vit, pourtant, triompher. Mais il disposait de l’appui ostensible des principales figures réformatrices: l’ancien président de la République Mohammad Khatami et Ali Hachemi Rafsandjani, pilier de la République islamique aujourd’hui disparu. Cette fois, le camp réformateur, déjà très mal en point, n’a pas formellement apporté son soutien à Abdolnasser Hemmati, le gouverneur de la Banque centrale, seul candidat réformateur à avoir franchi l’obstacle du Conseil des gardiens de la Constitution.

Les pouvoirs concentrés entre les mains des conservateurs?

Si elle paraît jouée d’avance, cette élection est loin d’être sans enjeu. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, les ultraconservateurs pourraient avoir entre leurs mains tous les leviers du pouvoir: la guidance avec Ali Khamenei, la présidence de la République et le Parlement. Une configuration pour mieux préparer la succession d’Ali Khamenei, âgé de 82 ans.

La campagne s’est déroulée en même temps que des négociations à Vienne pour remettre sur les rails l’accord nucléaire et obtenir une levée des sanctions américaines. Leur conclusion, avant la présidentielle, aurait pu favoriser le camp réformateur et pousser, éventuellement, les Iraniens à aller voter. «Mais ces dernières semaines, les négociateurs iraniens n’avaient reçu aucun mandat du Guide pour finaliser un accord», confient deux sources, l’une proche des réformateurs à Téhéran et l’autre, occidentale, à Vienne.

L’une des principales questions toujours en suspens concerne les Iraniens – personnes et entités – sortis des sanctions. «Trois listes ont été établies: une verte, une rouge et une orange, confie la source proche des réformateurs iraniens. Sur la verte, approuvée par les Américains, figurent les officiels de la Banque centrale, par exemple, et d’autres bureaucrates», précise la source. Elle ajoute, «la liste orange regroupe ceux sanctionnés pour des raisons autres que des activités de prolifération nucléaire ou de terrorisme, pour du trafic de pétrole, par exemple. Les Iraniens cherchent à en faire passer le maximum de l’orange à la verte. Et enfin, il y a la liste rouge des personnes ou entités liées aux gardiens de la révolution, à la prolifération nucléaire, au terrorisme, aux droits de l’homme, à la Syrie au Yémen… Et là, poursuit la source, les États-Unis restent fermes, disant aux Iraniens que ce n’est pas un établissement de relations diplomatiques, mais un simple retour dans l’accord de 2015».

La victoire de Raissi pourrait hâter une conclusion à Vienne. «Le temps ne joue pour personne», a prévenu jeudi le ministère français des Affaires étrangères. La menace nucléaire croît. Les États-Unis n’ont pas intérêt à négocier avec des durs. Et un accord ne ferait pas de mal au nouveau président iranien.