Inquiet de perdre sa domination, le Hezbollah est sur ses gardes (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Durement frappé par les sanctions américaines, le Parti de Dieu redoute la défection de certains alliés politiques, visés par les projets de réformes du FMI.

Se tenir prêt à protéger ses intérêts en cas de basculement dans le chaos, et attendre l’élection américaine du 3 novembre en espérant que Donald Trump, qui le sanctionne sévèrement, soit battu: telle est la stratégie du Hezbollah, le puissant parti chiite pro-iranien, dans la crise financière qui secoue le Liban.

Même s’il n’est pas en première ligne, le Parti de Dieu, qui domine le pays grâce à son arsenal militaire, redoute de faire les frais des réformes préconisées par le FMI et le gouvernement libanais, pour réduire la dette, et en finir avec une classe politique corrompue et prédatrice, mais qui a trouvé dans le système bancaire un allié pour la sauver du naufrage.«Le Hezbollah est longtemps resté quasi silencieux, disant simplement que le plan du FMI ne devait pas aller contre ses intérêts», souligne un expert libanais, joint au téléphone à Beyrouth. «Si le FMI veut fournir une aide au Liban et que les conditions qu’il impose ne sont pas en contradiction avec la Constitution et nos intérêts nationaux, nous n’avons aucun problème», déclarait, mi-mars, Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, tout en refusant toute «mise sous tutelle» du Liban. Au même moment, son parrain iranien, asphyxié financièrement, sollicitait une aide de 5 milliards de dollars du FMI, à laquelle les États-Unis se sont opposés.

Le Hezbollah est longtemps resté quasi silencieux, disant simplement que le plan du FMI ne devait pas aller contre ses intérêts.

Un expert libanais

À première vue, le Hezbollah n’est pas directement visé par les réformes du FMI pour assainir le système bancaire, en commençant par la Banque centrale, devenue une lessiveuse d’argent public. «Le système financier du Hezbollah repose sur du cash, il n’est pas lié aux banques», reconnaît l’expert. Les 6 milliards de dollars transférés à l’étranger depuis six mois ne sont pas issus de la milice chiite, pas plus que les 963 individus détenant plus de 10 millions de dollars sur leurs comptes en banque, qui intéressent les limiers du FMI.

L’argent du Hezbollah provient de l’Iran (qui a réduit son aide de 70 millions de dollars chaque mois à la moitié environ), de la diaspora chiite, en Afrique notamment, sur laquelle le Trésor américain a renforcé sa surveillance en épiant ses transferts de fonds, et de son «environnement» libanais (hommes d’affaires ou prélèvements sur les stations-service, dans ses bastions du Sud et de la Bekaa dans l’Est). Reste que le millefeuille de sanctions américaines, dont l’objectif est d’empêcher le Hezbollah de voler au secours de ses alliés régionaux – Bachar el-Assad en Syrie, les rebelles houthistes au Yémen et les milices chiites en Irak – l’a contraint à réduire ses aides sociales. «Le danger c’est que ses 55 % de soutiens parmi les Libanais en période de vaches grasses chutent à 30 % avec la crise, décrypte l’expert. Le Hezbollah perdrait alors son matelas majoritaire», donc sa domination politique sur le Pays du Cèdre.

La carte Joe Biden

À court terme, c’est dans la perte d’alliés au sein du système de partage du pouvoir que réside le principal danger pour le Parti de Dieu. Or son principal allié, Nabih Berri, le président du Parlement – chiite en vertu de la Constitution – est dans le viseur du FMI. «C’est lui l’empêcheur de tourner en rond, c’est lui qui a besoin des banques pour ses investissements immobiliers et pour ses amis de la diaspora chiite en Afrique», constate l’observateur. Ces accusations ont durci la position du Hezbollah, hostile comme la plupart des autres partis, à de vraies réformes. «Nasrallah pense que l’équipe du FMI est en fait téléguidée par des Américains et qu’il s’agit de négociations politiques qui le déshabilleront complètement, confie un proche du mouvement chiite. D’abord en faisant de Berri la cible de l’audit qui vient d’être approuvé pour retracer les virements effectués depuis des années. Ensuite par la perte de ses autres alliés, des chrétiens aounistes, voire le patriarche, qui a durci son discours dans le sens souhaité par les États-Unis.»

La milice pro-iranienne a-t-elle pour autant intérêt à passer à l’action pour contrer les pressions? Probablement pas, estime un diplomate à Paris. Selon ce dernier, «la stratégie du Hezbollah est de garder l’État comme paravent pour ne pas s’exposer davantage, d’essayer de sauver les meubles au Liban, et à l’extérieur de continuer au contraire de consolider l’axe terrestre Iran-Irak-Syrie-Liban, bref de laisser passer l’orage, mais le Hezbollah dépend beaucoup de la relation entre l’Iran et les États-Unis».«Le Parti espère qu’une victoire de Joe Biden aux États-Unis se traduirait par une sorte de trêve américano-iranienne et apporterait un peu de calme», estime, de son côté, le proche de la formation chiite.

En attendant, ses dirigeants redoutent un piège tendu par ses ennemis, israéliens ou américains. «Ils savent qu’on veut les pousser à la faute, affirme le diplomate, c’est-à-dire à surréagir à une révolte des gens et à un chaos en envoyant leurs partisans dans la rue, faire une démonstration de force pour montrer qui tient le pays.» Une prise de pouvoir déguisée qui leur nuirait alors que l’armée chercherait à s’y opposer. Un scénario envisagé par la diplomatie française, qui cherche précisément à convaincre les États-Unis de ne pas durcir encore les pressions contre la milice chiite.

L’assassinat de Hariri

Mais dans l’immédiat, un autre nuage menace le Hezbollah. Le 6 août, le Tribunal spécial pour le Liban rendra son verdict dans l’assassinat, en février 2005 à Beyrouth, de l’ancien premier ministre, Rafic Hariri. Quatre membres du Hezbollah devraient être accusés de l’avoir commandité. Certains sont morts, d’autres se sont volatilisés, mais Hassan Nasrallah a juré de ne pas les livrer. Selon nos informations, «pour gérer l’après-jugement», un proche de Nasrallah a vu à plusieurs reprises récemment Saad Hariri, le fils de l’ancien premier ministre. Un accord aurait été trouvé pour éviter toute nouvelle «division» entre Libanais. Mais, selon le diplomate précité, «les États-Unis et Israël devraient en profiter pour durcir leur dossier à charge contre le Hezbollah, en espérant que d’autres pays européens suivent l’exemple allemand et classent le Parti, et non pas seulement sa branche militaire, comme terroriste». Inquiète de retombées négatives sur un pays au bord du précipice, la France y est hostile.