Hébron, dans la torpeur de l’après-Covid, redoute le projet d’annexion d’Israël (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Dans la grande ville de Cisjordanie, la fin de la coopération sécuritaire fait craindre une nouvelle intifada.

Dans la vieille ville de Hébron, deux policiers palestiniens en civil et sans armes circulent à bord d’une voiturette électrique aux abords des colonies israéliennes et du Tombeau des Patriarches. Les ruelles sont calmes en ce jour de sortie du confinement. D’ordinaire, elles forment un secteur sensible où les affrontements entre jeunes Palestiniens et forces de sécurité de l’État hébreu sont fréquents.

Quelque 800 Juifs vivent, pour la plupart par conviction idéologique, sous haute protection militaire, derrière des murs et des barbelés dans des implantations installées sur les hauteurs de cette ville qu’ils avaient dû abandonner en 1936. Le duo de policiers effectue apparemment une mission de routine. Sa présence en ces lieux est une demi-surprise. Officiellement, les forces de l’ordre palestiniennes se sont repliées dans les zones de Cisjordanie où l’Autorité palestinienne (AP) exerce une responsabilité pleine et entière. Ce qui n’est pas le cas de la vieille ville de Hébron.

Selon un protocole signé en 1997 entre Benyamin Nétanyahou et Yasser Arafat, Hébron – la plus grande agglomération de Cisjordanie – est divisée en deux secteurs. Administré par l’AP, le secteur occidental (appelé H1) couvre 80 % du territoire municipal, où vivent 120.000 Palestiniens. Sous contrôle de l’armée israélienne – avec, sur le papier, possibilité de patrouilles conjointes -, le secteur oriental (appelé H2) comprend le quartier historique, le Tombeau des Patriarches et les colonies israéliennes. Il compte environ 40.000 habitants palestiniens pour 5 000 Israéliens.

Riposte graduelle

Voici deux semaines, le président de l’AP, Mahmoud Abbas, a annoncé l’annulation de tous les accords avec Israël pour protester contre la perspective d’une annexion de pans entiers de la Cisjordanie, occupée par Israël depuis 1967. Le projet défendu par le premier ministre Benyamin Nétanyahou devrait être présenté début juillet à la Knesset, bien que des incertitudes demeurent sur sa mise en place. Face à cette menace, le vieux leader palestinien semble avoir opté pour une riposte graduelle en réduisant les interactions avec Israël.

Dans la vieille ville, les commerçants n’ont pas observé de changement notable depuis la réouverture des magasins fermés pendant plus de deux mois pour cause de coronavirus. «Les policiers palestiniens passent avec leur talkie-walkie et les patrouilles israéliennes sont toujours aussi nombreuses, surtout le samedi lorsque des groupes de colons viennent visiter notre quartier», raconte Jamel Abou Mohammad, un vendeur de tissus. La crise économique le préoccupe plus que le projet d’annexion. «Je n’ai pas gagné un shekel depuis trois mois. Ma famille a pu se nourrir grâce au salaire d’un de mes fils qui, Dieu merci, a continué à travailler. Je ne vois pas de signe de redémarrage. Je n’ai pas de clients. Si cela continue je vais fermer ma boutique et les Israéliens vont peu à peu s’installer ici», dit-il.

«Il y aura peut-être une révolte, une nouvelle intifada, car les gens n’en peuvent plus», poursuit-il. Ce scénario d’explosion sociale dans un contexte de prise de souveraineté israélienne sur une partie de la Cisjordanie est pris au sérieux par l’armée et les responsables sécuritaires israéliens. Selon un rapport de la Banque mondiale, le nombre de familles pauvres palestiniennes pourrait doubler alors que les finances publiques s’effondrent. Attentif, l’État hébreu vient d’autoriser près des deux tiers des Palestiniens travaillant en territoire israélien à reprendre leur emploi. Une mesure destinée à relancer l’économie locale et à donner un ballon d’oxygène financier afin de désamorcer en partie les tensions.

Les accords d’Oslo démonétisés

De leur côté, les Nations unies ont mis en garde sur les «conséquences désastreuses» du projet d’annexion de territoires occupés par l’État hébreu. «Si la tendance actuelle persiste, les accomplissements du gouvernement palestinien au cours des dernières 25 années s’estomperont, la situation sécuritaire (…) empirera, ce qui aboutira inévitablement à des politiques plus radicales des deux côtés», prévient l’ONU. «Il est certain qu’en cas de soulèvement du peuple palestinien, l’Autorité palestinienne ne l’empêchera pas», commente dans son bureau, sur les hauteurs de Hébron, le vice-gouverneur palestinien de la ville, Khaled Doudin. «Les perspectives sont sombres et il est difficile de prévoir ce qui va se passer si Israël annexe nos terres. Le peuple palestinien et l’AP ne sont pas en mesure d’arrêter le plan, le seul espoir est celui d’une mobilisation internationale.»

Le responsable palestinien assure que l’AP a effectivement suspendu sa collaboration avec Israël. Selon lui, les échanges d’informations sécuritaires entre les services palestiniens et leurs homologues israéliens ont cessé. Ils permettaient aux Israéliens de collecter du renseignement antiterroriste. En échange, les Palestiniens, qui comptaient sur leur partenaire pour combattre les frères ennemis du Hamas, étaient prévenus des incursions israéliennes dans les secteurs sous contrôle de l’AP. Ce code de bonne conduite n’aurait plus court. Sa disparition, si elle se confirme, pourrait mettre en difficulté les forces de sécurité israéliennes puisque de nombreux attentats sont déjoués grâce à cette collaboration.

«Vers une troisième intifada»

«Nous étions des facilitateurs mais il n’est plus question de jouer ce rôle. Ce mode opératoire a surtout bénéficié aux Israéliens qui, pendant ce temps, ne respectaient pas les autres chapitres des accords d’Oslo», tranche le vice-gouverneur. «Yasser Arafat était un combattant, Mahmoud Abbas est un politique. Ils nous ont engagés dans les accords d’Oslo puis dans leur respect mais aujourd’hui ces accords sont démonétisés», commente-t-il sous des photos encadrées où il pose avec les deux raïs.

Dans le centre-ville, les parcs ont rouvert. L’occasion pour les habitués des manifestations politiques de reprendre leurs rituels. Un groupe s’est donné rendez-vous dans le jardin du rond-point Ibn Roshd. Un îlot de verdure au milieu de la circulation. Soubhi al-Baba, un ancien des geôles israéliennes, brandit sa pancarte contre l’annexion. «La crise du coronavirus a provoqué une véritable catastrophe», estime-t-il lui aussi. «Elle a encore affaibli l’Autorité palestinienne. Nous allons tout droit vers une troisième intifada», veut-il croire. Le kiosque à musique passe un air de Fairouz, la chanteuse libanaise. Assis sur des bancs au soleil, les badauds sont indifférents aux slogans des militants. L’esprit ailleurs, ils se déconfinent.