« Une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran est aujourd’hui une réelle possibilité » (James P Rubin – Le Monde)

Pour l’ex-secrétaire d’Etat adjoint de Bill Clinton, James P. Rubin, l’assassinat du général iranien Ghassem Soleimani était justifié mais pas judicieux : les Etats-Unis sont aujourd’hui isolés diplomatiquement.

Les tirs de drones américains de la semaine dernière, qui ont causé la mort du général iranien Ghassem Soleimani, suscitent de fiévreuses spéculations quant à la possibilité d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient, une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran. Contrairement à l’Irak, qui était l’adversaire des Américains lors des deux guerres du Golfe de 1991 et 2003, l’Iran a réellement la capacité de développer des armes nucléaires et a relancé des programmes à cette fin. Et, contrairement à Saddam Hussein, qui était peu ou pas impliqué dans le terrorisme international, la République islamique d’Iran est le premier Etat à soutenir le terrorisme au Moyen-Orient et possiblement dans le monde.

Ce qui fait dire à beaucoup que, en 2003, le président George W. Bush s’est trompé de cible s’il s’inquiétait réellement d’empêcher que des armements nucléaires ne tombent entre les mains d’un groupe terroriste ou d’un Etat voyou. Car l’Iran est le seul pays au monde à mener un programme de développement d’armes nucléaires viable, à massacrer des civils en orchestrant des actions terroristes sanglantes par dizaines et, lors de la crise des otages de 1979, à s’être montré prêt à violer toutes les règles internationales en matière de civilité.

Téhéran étant ces dernières années monté en puissance sur la scène géopolitique, une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran est aujourd’hui une réelle possibilité. Mais, malheureusement pour les Etats-Unis et leurs amis, le contexte d’une éventuelle troisième guerre du Golfe est très différent de celui des deux premières.

Cette fois, les Américains n’ont pas d’autre objectif militaire clair que celui, flou, de réaliser une démonstration de force pour dissuader Téhéran de mener des représailles

Car, cette fois, ce sont les Américains qui se trouvent isolés sur la scène internationale, et non leurs adversaires. Cette fois, ils n’ont pas d’autre objectif militaire clair que celui, flou, de réaliser une démonstration de force pour dissuader Téhéran de mener des représailles. Et, cette fois, aussi héroïque que soit la diplomatie, il ne sera pas possible de la synchroniser avec l’action militaire. Souvenez-vous de 1991 et de 2003 : à ces époques, le recours à la force armée était légitimé, car il venait soutenir les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’invasion du Koweït, puis sur le refus de l’Irak de se plier au contrôle de ses armements – condition qui faisait partie du cessez-le-feu qui avait mis un terme à la première guerre.

Ce sont ces trois facteurs – l’isolement des Américains, un objectif militaire vague et l’absence de stratégie diplomatique – qui font que cette opération militaire, autrement louable, visant à éliminer le chef militaire le plus impitoyable d’Iran, celui dont les mains sont le plus tachées de sang, est en réalité une opération extrêmement dangereuse pour l’Occident et irritante pour les alliés traditionnels des Américains.

Le contexte et la méthode

De fait, le général Soleimani conduisait depuis plus de dix ans une campagne militaire brutale contre les Etats-Unis et leurs alliés au Moyen-Orient. Ses unités paramilitaires ont armé et entraîné en Irak des milices qui, selon les estimations de l’armée américaine, ont causé la mort de quelque 600 soldats américains. Ses cellules terroristes sont responsables de la disparition de centaines de civils en Iran, mais aussi de dissidents établis dans des capitales européennes. Et, politique la plus pernicieuse dans tout cela, peut-être, Soleimani a personnellement mené sur le terrain la campagne qui a permis à Bachar Al-Assad de faire basculer la situation en sa faveur (avec l’aide précieuse des attaques aériennes russes) et de vaincre la rébellion, dans une guerre civile qui fait des ravages depuis maintenant huit ans en Syrie.

Soleimani et son allié Bachar Al-Assad méritent leur place de criminels de guerre dans le même cercle de l’enfer que le chef cambodgien Pol Pot

Outre le déplacement de plusieurs millions de civils, la violence des campagnes de massacres systématiques menées par Assad et ses alliés a fait entrer la guerre civile syrienne dans l’histoire. Soleimani et son allié Bachar Al-Assad méritent leur place de criminels de guerre dans le même cercle de l’enfer que le chef cambodgien Pol Pot, les responsables hutu au Rwanda et la hiérarchie nazie qui a organisé l’Holocauste. Et pour cette simple raison, son assassinat est indubitablement justifié. La question est de savoir s’il est judicieux.

Comme pour beaucoup d’actions entreprises par l’administration américaine, le problème n’est pas le résultat, mais le contexte et la méthode. En matière d’affaires internationales, la manière de procéder et la préparation des choses ont leur importance. Avant l’assassinat de Soleimani, il n’y a pas eu de campagne diplomatique visant à isoler Téhéran au motif des agressions qu’il a commises contre les Américains au Moyen-Orient, en Irak, au Liban et en Syrie. Il n’y a pas eu non plus d’offensive diplomatique coordonnée qui aurait explicité la responsabilité de Soleimani dans divers crimes de guerre et actes terroristes. Au contraire, ces frappes aériennes semblent constituer un (compréhensible) geste d’exaspération de la part de Washington, las de la détermination de Téhéran à s’en prendre aux intérêts et aux ressortissants américains.

Le fait est que toutes les mesures de dissuasion ont échoué. Il est bien possible que, à terme, ces tirs de drones contribueront à redonner du poids aux politiques de dissuasion américaines. Alors que l’Iran s’est vu imposer une ribambelle de sanctions économiques douloureuses, le pays a continué de mener des attaques terroristes et militaires en toute impunité militaire. Cette époque est désormais révolue. Et maintenant ?

Revoir l’accord nucléaire iranien

Même s’il n’y a guère de chances que l’administration Trump entende ce conseil venant d’un démocrate, la voie de la sagesse est très simple. Après avoir tué l’artisan de nombre des politiques que Trump et son équipe invoquent lorsqu’ils s’opposent à un accord nucléaire, de promptes tentatives de négocier un retour des Américains dans cet accord contribueraient largement à mettre fin à l’isolement des Etats-Unis et à rediriger la pression diplomatique internationale sur Téhéran, comme il se doit.

Si le gouvernement Reagan, qui a dénoncé l’Union soviétique lorsqu’elle envahissait l’Afghanistan et soutenait les rebelles communistes d’Amérique latine et d’Afrique, a pu parallèlement négocier avec Moscou des accords sur le contrôle des armes, alors l’administration Trump pourrait elle aussi mener de front deux politiques avec Téhéran. Cela signifie s’opposer par tous les moyens appropriés aux tentatives iraniennes d’asseoir une hégémonie régionale, et ce, en exerçant une influence sur les gouvernements et territoires du Liban, d’Irak et de Syrie (autrement dit, une bande de terre allant de la Méditerranée au golfe Persique), tout en retournant à la table des négociations pour rapidement revoir l’accord nucléaire iranien et définir un nouveau calendrier.

Si l’Amérique sort de son isolement, Washington pourra bénéficier d’un soutien en Europe et au Moyen-Orient afin de mettre en place des mesures de plus en plus fortes pour contrer l’agressivité iranienne dans la région. Le fait que tant de pays arabes applaudissent le décès de Soleimani signifie qu’un tel objectif diplomatique ne serait pas très difficile à atteindre – à condition que la position absurde de Washington sur l’accord nucléaire ne bloque pas toute avancée.