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La France contrainte de rebattre les cartes en Libye (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

Les nouveaux développements ne jouent pas en faveur de la diplomatie française, qui s’inquiète de l’influence turque.

C’est l’une des grandes inquiétudes de la diplomatie française. Homme de la défense et des interventions au Sahel, Jean-Yves Le Drian fut le premier responsable européen à s’alarmer de la dégradation de la situation en Libye. Quand il est arrivé à l’Élysée, Emmanuel Macron en avait fait un dossier prioritaire de sa politique étrangère. Mais en rebattant les cartes, la montée en puissance de la Turquie et les défaites militaires du maréchal Haftar, sur lequel avait misé la France, forcent Paris à appréhender la crise avec «une plus grande complexité». «L’empreinte turque à Tripoli crée une pression stratégique et politique sur l’Europe dont nous ne voulons pas. Il faut absolument arrêter le jeu, obtenir un cessez-le-feu pour préserver la nécessité d’un accord politique», affirme une source diplomatique.

Paris observe avec angoisse la «syrianisation» du conflit libyen. Sur le terrain chaotique laissé par l’intervention militaire franco-britannique contre Kadhafi en 2011, s’est installée une guerre par procuration. Comme en Syrie, la Russie et la Turquie sont les parrains principaux des deux grands adversaires libyens, le Gouvernement d’accord national (GAN) de Sarraj reconnu par l’ONU et les hommes armés du maréchal Haftar également soutenus par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte. Avançant dans le vide laissé par l’Administration américaine, Moscou et Ankara ont recruté des supplétifs, mercenaires russes du groupe Wagner ou milices syriennes, pour mener les combats. Comme au Levant, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan utilisent le conflit libyen pour consolider leur influence en Méditerranée.

L’implication grandissante de la Turquie et de la Russie, qui aujourd’hui mènent le jeu sur le terrain, a provoqué le même effet d’éviction de l’Europe et de la France qu’au Levant. Les derniers rebondissements, avec le changement de rapport de force induit par le soutien turc au gouvernement de Sarraj, a fait faire à l’Europe un nouveau pas à l’écart de ce dossier qui la concerne pourtant directement. Pour Paris, cette mise en retrait est d’autant plus brutale qu’elle est amplifiée par la déroute militaire de son allié Haftar, qui a dû reculer face aux forces du GAN regonflées par l’aide de la Turquie.

Officiellement, la diplomatie française, qui se veut «réaliste», qui tient compte des rapports de force sur le terrain et juge «qu’aucune solution ne peut passer par la victoire de l’un ou de l’autre», n’a jamais choisi entre les deux têtes libyennes. Mais elle comptait en fait beaucoup sur Haftar, l’homme fort de l’est, pour repousser les milices djihadistes du Tchad et du Niger et les empêcher de s’installer dans le sud du pays. La France a-t-elle misé sur le mauvais cheval? C’est ce que pourrait suggérer l’échec de Haftar à s’emparer de Tripoli après quatorze mois d’une offensive particulièrement malheureuse, qui a provoqué l’engagement turc en Libye.

Erdogan peut espérer s’installer durablement en Afrique du Nord, où il peut compter sur le soutien des Frères musulmans.

Aujourd’hui, alors que le sort du maréchal Haftar est en partie dans les mains de ses autres soutiens, la Russie, les Émirats arabes unis et l’Égypte, la diplomatie française cherche à s’adapter. «Il nous faut reconnaître que l’emprise turque à Tripoli change les données du problème et de la négociation» reconnaît une source diplomatique. Le nouveau contexte n’est pas forcément favorable à la France. Paris avait déjà avec Ankara une longue liste de griefs. «La Turquie d’Erdogan mène une politique agressive en Méditerranée orientale et dans les eaux chypriotes. Elle utilise la crise syrienne pour faire pression dans la crise migratoire et a provoqué une crise au sein de l’Otan» rappelle un diplomate. Il redoute qu’elle se serve de ses nouveaux atouts libyens pour attiser la crise migratoire, pousser en mer de nouveaux bateaux à destination de l’Italie, renforcer les leviers qui servent à faire pression sur l’Union européenne. Grâce à son alliance avec le gouvernement de Tripoli reconnu par l’ONU, Erdogan peut espérer s’installer durablement en Afrique du Nord, où il peut compter sur le soutien des Frères musulmans. Son nouveau jeu de cartes dans la région augmente son prestige international et lui donne un nouvel atout en Méditerranée orientale. La perspective d’une implantation de bases stratégiques turques en Tripolitaine est considérée comme une menace aux intérêts stratégiques de la France en Afrique du Nord et au Sahel. C’est pour toutes ces raisons qu’Emmanuel Macron, affirme-t-on à Paris, «exige de la clarté de la part d’Erdogan».

En Libye, la priorité de Paris a toujours été la lutte contre le terrorisme. Mais la France est l’un des seuls pays occidentaux à crier au loup. À l’abri de la crise migratoire, les États-Unis sont davantage préoccupés par l’installation russe en Libye que par le renforcement de la pression turque sur l’Europe. Mardi soir, le Haut représentant de l’Union européenne et les ministres des Affaires étrangères de la France, de l’Allemagne et de l’Italie ont dans un communiqué appelé «instamment» les protagonistes du conflit à un cessez-le-feu et «à s’engager de façon constructive dans les négociations». À Londres et à Berlin, mais aussi à Bruxelles au sein de l’Otan, on ne veut pas d’un front ouvert avec la Turquie. Comme celle des frères ennemis libyens, l’unité des Européens reste à faire.