Donald Trump continue de menacer l’accord nucléaire avec l’Iran

LE MONDE | Par Gilles Paris (Washington, correspondant) et Blaise Gauquelin


Donald Trump n’a pas changé d’avis sur l’accord conclu en 2015 entre les grandes puissances et l’Iran à propos du programme nucléaire controversé de la République islamique. Sur le chemin du retour d’une visite en Floride, après le passage de l’ouragan Irma, le président des Etats-Unis a
réitéré, jeudi 14 septembre, ses critiques contre « le pire accord que je n’ai jamais vu » et qui « n’aurait jamais dû être conclu ».
Washington a bien décidé le même jour de maintenir la suspension des sanctions qui étaient attachées à ce programme, comme prévu par l’accord. Mais ce choix ne permet en rien d’anticiper la décision lourde de conséquences que doit prendre M. Trump avant le 15 octobre, et qu’il s’est
bien gardé de révéler.
A cette date, le chef de l’Etat doit en effet dire au Congrès si le régime iranien observe ou non le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) négocié par son prédécesseur, Barack Obama. Si M. Trump considère que Téhéran coopère, comme il l’a déjà fait par le passé, manifestement de mauvaise grâce, une nouvelle période d’observation de 90 jours s’ouvrira. Dans le cas contraire, l’accord connaîtra une première épreuve, sans aucun doute décisive.


Litanie d’accusations
Dans un discours remarqué prononcé le 5 septembre devant l’American Enterprise Institute, un think-tank conservateur de Washington, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, a en quelque sorte jeté les bases d’une telle décision. Elle y a repris longuement la litanie des accusations américaines contre Téhéran et en y ajoutant une lecture très personnelle et parfois controversée de l’application de l’accord, accusant les autorités iraniennes de « prendre en otage le monde » en spéculant sur sa supposée pusillanimité.
Mme Haley s’est efforcée de brouiller les lignes qui séparent pourtant clairement du dossier nucléaire les récriminations visant les activités balistiques du régime iranien, ainsi que ses actions jugées déstabilisatrices au Moyen-Orient. Le secrétaire d’Etat Rex Tillerson a renchéri jeudi, au cours d’une rencontre à Londres avec son homologue britannique Boris Johnson, en interprétant dans le même sens une phrase d’introduction du JCPOA indiquant que son application devait
« contribuer positivement à la paix et à la sécurité de la région ».
Techniquement, comme l’a rappelé Mme Haley, une non-certification de M. Trump ne signifierait pas automatiquement une rupture. Le président se défausserait en fait sur le Congrès qui aurait soixante jours pour se prononcer. Les plus va-t-en guerre mis à part, comme le sénateur républicain Tom
Cotton (Arkansas), peu de voix se font entendre pour l’instant en faveur d’une telle saisine, lourde de sens. Fer de lance de l’opposition à l’accord en 2015, l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac) se montre également discret.
Dominé par les républicains qui peuvent obtenir sur ce point le soutien de démocrates, le Congrès est cependant réputé pour son hostilité vis-à-vis de Téhéran. La loi votée en représailles à la décision de M. Obama de ne pas lui soumettre le JCPOA contient par ailleurs des dispositions sans liens directs avec lui. M. Trump doit en effet dire au Congrès s’il est « vital pour les intérêts de sécurité nationale américains », une notion relativement subjective.


« Le régime de vérifications le plus robuste qui ait jamais existé »
Car les velléités américaines se heurtent pour l’instant aux travaux de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Cet organisme onusien basé à Vienne, en Autriche, est chargé, depuis 2015, de contrôler le respect par la République islamique de ses promesses aux grandes
puissances. Lundi, son patron, le Japonais Yukiya Amano, a confirmé le respect par Téhéran de ses engagements. Il a démenti point par point les allégations américaines. Et surtout celles de Mme Haley, qui avait mis en doute le 5 septembre l’efficacité des inspections de l’AIEA.
« Le régime de vérifications actuel est le plus robuste qui ait jamais existé », a affirmé M. Amano en marge d’une réunion de l’exécutif de l’agence. Dans un rapport certes très succinct rendu fin août, l’AIEA précise, concrètement, que l’Iran n’a pas poursuivi la construction de son réacteur à eau lourde d’Arak et que l’enrichissement de son uranium est sous contrôle.
Si Washington fait pression pour obtenir des comptes rendus beaucoup plus détaillés, les Européens pourraient appuyer la demande. Mais dans une certaine limite : l’Iran n’est plus sous un régime de sanctions et il fait preuve de transparence.
Depuis l’entrée en vigueur de l’accord en janvier 2016, l’AIEA a mené au moins 400 inspections régulières des sites iraniens et effectué 25 visites spontanées, ce qui fait déjà de la République islamique le pays le plus contrôlé du monde avec le Japon, en dehors des Etats dotés de l’arme nucléaire. Au 31 décembre 2016, le nombre des inspecteurs de l’AIEA s’élevait à près de 400 personnes, dix-huit installations iraniennes sont soumises aux contrôles et 1 042 journées d’inspection ont eu lieu dans le pays.


Différence de ton
Selon un rapport interne, l’AIEA a bénéficié de 40,5 millions d’allocation extrabudgétaire, en partie en raison des coûts exceptionnels engendrés par l’accord de 2015. Près des trois quarts de cet argent a été donné par les Etats-Unis (29,4 millions). La Chine et la Russie n’ayant concédé que des contributions modestes – 1 % chacune – Donald Trump pourrait prendre ombrage d’une agence qui doit son indépendance aux largesses de son prédécesseur. Mais le budget a été agréé récemment jusqu’en 2019, sans que l’administration américaine n’y trouve rien à redire.
Au sein de l’AIEA, on souligne une grande différence de ton entre les déclarations officielles américaines et les contacts directs qui se sont noués en parallèle. Lors d’une visite le 23 août, l’ambassadrice américaine aux Nations unies s’est montrée très cordiale. Elle a toutefois demandé à M. Amano de redoubler d’efforts concernant les lieux « qui intéressent » les Américains. Dans les jours qui viennent, ce dernier devrait, selon des sources diplomatiques, demander l’accès à des
sites en lien avec le nucléaire, jusqu’ici non visités, comme des universités ou des centres de recherche et de développement.
Pour l’instant, les autres grandes puissances attendent de voir. Lors de son passage dans la capitale autrichienne, Mme Haley devait rencontrer les diplomates européens. Mais elle s’est fait excuser la veille, sans explication, selon l’un d’entre eux. Ces derniers réfléchiraient à proposer une porte de sortie à Washington, pour l’instant très isolé. Ils seraient ainsi prêts à soutenir le président américain, s’il désirait entamer des négociations avec l’Iran sur le balistique, les droits de l’homme, ou encore le financement du terrorisme.