Les dessous de l’assassinat du général Qassem Soleimani à Badgad (Georges Malbrunot – Le Figaro)

ENQUÊTE – Les États-Unis ont pris soin d’effacer toute trace de leurs tirs de drone. Israël n’a a priori pas participé à l’opération.

Une semaine après l’élimination du chef de la Force al-Qods, Le Figaro passe en revue les principales questions autour de cet assassinat ciblé.

● Comment Qassem Soleimani a-t-il été pisté de Beyrouth à Bagdad?

Jeudi matin 2 janvier, le chef de la Force al-Qods atterrit à l’aéroport de Damas en Syrie avant de prendre la route pour Beyrouth. Au Liban, des photos diffusées après sa mort sur les réseaux sociaux le montrent rencontrant dans sa planque Hassan Nasrallah, traqué lui aussi mais par Israël, qui dirige le Hezbollah, le plus redoutable des relais iraniens au Moyen-Orient. On aperçoit – chose rarissime – Nasrallah sans son emblématique turban noir que portent les seyyed, les descendants du Prophète. Quelques heures de discussion sur la tension grandissante en Irak, alimentée par les milices chiites pro-iraniennes qui, l’avant-veille, ont tenté de prendre d’assaut l’ambassade américaine à Bagdad.

En fin d’après-midi, Soleimani reprend la route pour Damas, où il emprunte le vol régulier Cham Wings SAW501 pour Bagdad. Le départ, prévu à 20 h 20, est retardé à 22 h 18. La compagnie Cham Wings est sanctionnée par le Trésor américain pour avoir «transporté en Syrie des équipements militaires», et mi-décembre, le ministère syrien des Transports a entamé un gel des avoirs de son propriétaire, l’homme d’affaires Issam Shammout. La Russie a un droit de regard sur la sécurité de l’aéroport syrien. Parmi les passagers, le général iranien est entouré de plusieurs collaborateurs. L’avion atterrit à 0 h 32 sur la zone Cargo de l’aéroport de Bagdad. «Soleimani n’est pas passé par le terminal voyageurs», confie au Figaro une source irakienne à Bagdad. Il rentre en Irak sans visa. Parfois par l’aéroport, parfois par les points de passage frontaliers entre les deux pays, voire depuis le sol syrien.

À l’aéroport, ce soir-là, Qassem Soleimani est accueilli par son bras droit, l’Irakien Abou Mahdi al-Mohandes, qui dirige la milice Kataëb Hezbollah, celle qui a tué un contractant américain sur une base irakienne, quelques jours plus tôt. Les deux hommes et leur entourage échangent quelques mots au salon «VIP présidentiel». «Pas celui de l’aéroport, mais un autre, plus grand, que Saddam Hussein utilisait pour ses invités de marque», précise la source irakienne. Quelques minutes après, les deux hommes montent dans la même voiture, une Toyota Avalon, qui sera pulvérisée à 0 h 45 par un missile Hellfire tiré par un drone. Selon l’enquête de la police irakienne, le projectile est tombé sur Abou Mahdi, déchiquetant son corps – l’Iran fera une analyse ADN lors de ses obsèques à Téhéran – alors qu’un bras et une partie de la tête de Soleimani seront analysés. C’est une bague incrustée d’une pierre rouge foncé, qui facilitera l’authentification de son corps.

● D’où le drone a-t-il décollé?

Durant l’après-midi du jeudi 2 janvier, une équipe d’Américains s’est rendue à l’aéroport pour désactiver les radars civils, révèle au Figaro un ancien député irakien. «Les Américains ont probablement voulu débrancher les mémoires des radars pour effacer toute trace de leurs tirs de drone», décrypte un spécialiste en aéronautique. Les radars civils de l’aéroport de Bagdad ont été livrés par la société américaine Raytheon. Un drone MQ-9 Reaper a été utilisé pour éliminer Soleimani. Deux options sur son décollage: le Koweït ou, plus vraisemblablement, le Qatar, qui abrite la plus grande base américaine au Moyen-Orient, d’où décollent généralement les drones américains. Dès le lendemain, le ministre qatarien des Affaires étrangères, Mohammed Ben Abdelrahmane al-Thani, se rend à Téhéran.

L’Iran tient à préserver ses relations avec le Qatar. «Il était important que le Qatar sauve la face et ne soit pas perçu comme un valet des États-Unis», estime un expert du Golfe à Paris. Aussitôt après le tir de drone, l’aéroport est fouillé par une équipe d’Irakiens proches de l’Iran, selon un témoin qui arrivait sur un autre vol. Un Syrien membre de l’équipage de l’appareil, un Irakien, et un agent de l’Iraqi national intelligence service – le service de renseignement extérieur, proche des États-Unis – sont arrêtés par les autorités de Bagdad. La sécurité à l’aéroport est partagée entre la société britannique G4S pour les fouilles, qui travaille sous l’autorité de la Sécurité nationale, et les renseignements irakiens.

● Israël a-t-il joué un rôle dans l’élimination de Soleimani?

Lorsque Donald Trump décide d’éliminer Qassem Soleimani, peu après la tentative de prise d’assaut de l’ambassade américaine à Bagdad le 31 décembre, les services de renseignements américains, qui le suivaient à la trace depuis longtemps, n’avaient pas la localisation exacte de leur cible, selon la presse américaine. Mais les «grandes oreilles» du Pentagone ou de la CIA savaient que l’Iranien était en voyage au Moyen-Orient. En pointe dans la surveillance de Hassan Nasrallah, le Mossad a-t-il fourni la localisation de Soleimani lors de son passage à Beyrouth?

Dans un premier temps, Israël s’est montré plutôt discret sur la liquidation d’un de ses principaux ennemis. Plusieurs spécialistes interrogés doutent que les États-Unis aient eu besoin d’un coup de main israélien. «L’apport d’Israël aurait pu être important dans une zone où les Américains ont moins de capteurs ou lorsqu’il est nécessaire de déployer des moyens de renseignements humains, ce qui n’est pas le cas en Irak et au Liban», explique l’un de ces spécialistes.

● Venait-il avec un message d’apaisement envers l’Arabie?

C’est ce qu’a affirmé le premier ministre irakien démissionnaire, Adel Abdel- Mahdi, devant le Parlement: «J’étais censé rencontrer Soleimani le jour où il a été tué, il est venu me délivrer un message de l’Iran en réponse au message que nous avons délivré de l’Arabie à l’Iran». D’où le vol de Soleimani sur une ligne régulière et un dispositif de sécurité allégé autour de lui. Pour les États-Unis, loin d’œuvrer à une médiation entre Riyad et Téhéran, Soleimani venait préparer une campagne d’attaques contre des Américains en Irak. Washington n’a pu toutefois fournir le moindre élément étayant cette thèse.

Interrogé par Le Figaro à Bagdad, un diplomate européen ne croit pas non plus à la version d’Abdel-Mahdi, l’Arabie et l’Iran, utilisant plutôt le Pakistan et le Japon pour échanger. «Je l’avais rencontré plusieurs fois à Téhéran lorsque je devais être nommé ministre il y a quelques années, se souvient le député irakien cité. Soleimani connaissait le moindre détail de la vie politique irakienne. Il parlait l’arabe très bien, nous, on lui parlait en arabe, mais lui nous répondait en farsi. Quand on le quittait, il montait dans sa Peugeot qu’il conduisait, apparemment sans grand dispositif de sécurité. Il devait se sentir intouchable.»