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Lundi 9 septembre 2021, les Ateliers Républicains d’ELNET ont reçu la linguiste Yana Grinshpun, la philosophe Renée Fregosi, et l’écrivain et essayiste Marc Weitzmann. Trois penseurs et acteurs des crises contemporaines du politique et au-delà des crises de l’intelligibilité du temps, contre lesquelles ils dressent dans leurs travaux et œuvres des contributions critiques très précieuses.

Il s’agissait, avec leur concours – en prévision de la manifestation onusienne de Durban IV à laquelle 33 nations et non des moindres ont pris la décision de ne pas participer – de dispenser des éclairages contextualisant en amont ce qui se produisit à Durban en Afrique du Sud en septembre 2001, lors de la « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie, et l’intolérance » sous l’égide de l’UNESCO. Conférence mondialisée qui se transforma, dans le Forum des ONG qui lui était mitoyen, en une bacchanale aux accents discursifs pogromistes dirigée contre l’existence de l’État d’Israël et les populations juives dans leur ensemble, détournant et pervertissant le projet initial de cette conférence.

« Durban » depuis lors est devenu le nom toponymique du moment d’un renversement des valeurs fondatrices de l’ONU et de l’UNESCO, dans l’esprit de celles rédigées par René Cassin, et d’une défaite du travail de civilisation auquel ces deux institutions internationales étaient initialement dévolues. Dans l’espoir – devenu l’illusion – d’en être des acteurs et des piliers.

Ce 9 septembre 2001 à Durban fut la date d’un commencement, qui peut être aussi dit un recommencement : celui de la tentative d’une mise à jour, et mise au jour dans une dimension mondialisée, de la multiséculaire haine anti juive, remaniée au diapason des idola fori de l’époque contemporaine.

Il n’est pas anodin qu’il ait été immédiatement suivi par l’attaque sur les Twin Towers le 11 septembre de la même année. Concomitants par contingence calendaire, corrélés de façon opportuniste, ou délibérément agencés, les deux évènements resteront pour les temps futurs agglutinés sur l’agenda d’une annonce signifiante. Ces jours-là, une guerre sans protocole de déclaration venait d’être ouverte contre les fondements de la civilisation européenne dans son acception élargie et ses référents idéaux universalistes : la Raison venue d’Athènes, la Justice venue de Jérusalem, le Droit venu de Rome.

« Durban » n’est pas né sui generis. Ce dont il est le nom n’a pu se réaliser que dans le contexte d’un bain d’ambiance fécond et nourricier. C’est ce sur quoi ont mis l’accent les trois intervenants.

  • Yana Grinshpun

Yana Grinshpun est – pour commencer – revenue sur la notion d’apartheid, devenu le lexème unifiant dans la stigmatisation et disqualification d’Israël aujourd’hui. Ajoutons :  sans doute plus facilement susceptible – pour ses instigateurs – de propagation, que la mise en équivalence avec le nazisme qui pèche par son excès et penche du côté du grotesque. Après une bonne étude de « com » ?!

Yana Grinshpun y repère également – de son côté – un phénomène sémantique : celui de l’extension de sens, de la perte de la spécificité du mot, à l’égal par exemple de la notion de « génocide », ou de « psychose », etc.  Tout devient « apartheid » évidé de son sens premier. Exemple : on parlera d’« apartheid sexuel » et autres variations, dans lesquelles se perd la définition stricte d’origine mais qui la garde pour modèle. En linguistique, d’hyponyme le mot devient hyperonyme. Une forme de poncif propagé par la discursivité médiatique ou politique.

Yana Grinshpun en montre – quelques exemples et citations à l’appui – l’inanité descriptive de la réalité israélienne. Elle rappelle également que si l’accusation portée n’est pas lancée depuis l’Afrique du Sud, par seule contingence du moment, celle-ci néanmoins appartient d’abord à la guerre propagandiste lors de la Guerre froide et naît en Union soviétique, dans les officines du KGB qui fournissaient armes, entraînements, et instruments propagandistes « clefs en mains » aux organisations palestiniennes dès les années 60.

Plusieurs milliers d’agents furent à cette époque envoyés – selon les archives un temps accessibles – dans les pays arabo-musulmans, organisant le montage argumentaire de la discursivité antisioniste et antisémite, et en même temps s’établissant en contrôleurs de l’OLP.

  • Renée Fregosi

Renée Fregosi énonce d’emblée sa colère et tristesse, se revendiquant de son engagement au Parti socialiste, sur la pénétration de la propagande anti-israélienne et antisioniste au sein de son parti et par-delà au sein de l’Internationale socialiste.

Sans nécéssairement le corréler, elle observe cette pénétration concomitante avec la montée en puissance des ONG, simultanément au déclin des partis « conventionnels ». C’est-à-dire des partis historiques nés dans le tournant du XIXème au XXème siècle. Du côté du PS, elle y perçoit l’empreinte de la perte de l’identité sociale-démocrate au sens historique de l’appellation avec le Congrès d’Épinay en 1971, et la prise de l’ancienne SFIO par François Mitterrand.

L’homogénéité doctrinale de fondation marxisante de l’ancien mouvement socialiste, centrée sur la défense des classes populaires, étant remplacée par un « droit- de-l’hommisme » et des réclamations sociétales au cours desquels la notion d’« exploitation » est peu à peu remplacée par celle de « domination ». Dans ce glissement sémantique, la victime de la domination prend la place du prolétaire, ce qui en fait un terreau fécond des thèses dites « décoloniales » à venir. Et il accueille en figure éponyme – « archétype de la victimisation revancharde » selon l’expression de Renée Fregosi – le « malheur palestinien ». C’est l’époque nouvelle où un Stéphane Hessel – s’attribuant des titres d’honneur usurpés – pourra pérorer que la « première indignation, c’est l’indignation devant le malheur palestinien ». Et qui aboutira à la montée en puissance du Fatah, un parti qualifiable pour le moins de bourgeois dans l’ancienne discursivité sociale-démocrate, sans aucun lien avec les fondamentaux de la sociale démocratie historique, et l’affaiblissement du parti socialiste israélien au sein de l’Internationale socialiste.

La chose, nous rappelle Renée Fregosi, prend forme l’année du congrès de Genève, en 1976, avec l’arrivée de nouveaux partis adhérents venus du « Sud ». Au sein de l’Internationale deux lignes de partage se dessinent alors : l’une entre ceux qui idéologiquement tiennent de ce nouveau signifiant le « dominé » contre celui d’« exploité ». Et l’autre entre « pro-israéliens » et « pro-palestiniens ». Dans cette conjonction qui signe un double délitement théorique (et ajoutons : éthico-politique), le rapport de force s’installe durablement en faveur de la « cause palestinienne ». Cela ira jusqu’à la remise en question du maintien du Parti travailliste israélien dans l’I.S. en 1982. Et ce sera le moment où l’OLP sera reconnue comme représentant officiel du peuple palestinien. Un premier pas qui cheminera jusqu’à l’adoption comme membre de « plein droit » du Fatah dans l’I.S. en 2008. Et finalement l’acquisition par celui-ci d’une vice-présidence à la direction de l’IS en 2012. À noter qu’à partir de 1983, le Parti travailliste israélien avait dû s’aligner pour y demeurer sur la position officielle de l’I.S.

Pour conclure, mais aussi pour ouvrir sur un nouveau champ de réflexion, Renée Fregosi notera la porosité idéologique entre le standard de la « morale » onusienne et celui de l’I.S., ainsi que la façon dont l’ONU et certaines de ses agences se sont rapprochées de l’I.S. pour un certain nombre de dossiers… Une forme de standard package de la bien-pensance des administrations politico-techniques.

  • Marc Weitzmann

Marc Weitzmann revient quant à lui sur Durban proprement dit, dans l’écho et le prolongement des deux interventions qui l’ont précédé. D’emblée, il situe, afin d’en souligner les enchaînements, rebonds et interactions, que Durban I se produisit entre la seconde intifada et l’attaque sur les Twin Towers du 11 septembre. Et il pose d’importance que ce fut l’occasion à la fois d’une mise en place d’une cadre narratif de puissance durable anti-américain, anti-israélien, anti-juif, et d’une façon de faire fonctionner le langage comme instrument de guerre.

Marc Weitzmann rappelle, pour en souligner le détournement qui se produisit, qu’originalement la conférence avait pour objets : l’héritage de l’esclavage, les manifestations de racisme contre les populations immigrées en Europe occidentale, et les enquêtes sur la prolifération de sites de haine sur les réseaux naissants à cette période-là.

Dans les faits, ce Durban a été hijacké, détourné par ce contre quoi la conférence avait été mise sur pied, contre quoi elle était censée se mobiliser, c’est-à-dire les passions haineuses. Marc Weitzmann rappelle qu’il y avait deux Durban (comme il y a deux Avignon) : le Durban officiel, institutionnel, intergouvernemental, et le Durban des ONG, là où tout se passa et qui s’imposa dans le langage politique.

C’est à partir aussi de là, rappelle-t-il encore, que lors de Durban II, en présence d’Ahmadinejad alors Président de l’Iran, put être formulé que critique des religions et racisme étaient de même nature, et donc similairement condamnables. Mais essentiellement que quelque chose de l’ordre d’une atteinte à l’éthique cognitive s’était produite : la résolution finale du Durban officiel servit à masquer ce qui s’était produit en réalité, dans son entourage et sous son couvert. Un acte venait de se produire, celui qui voit le langage politique institutionnel vidé de sa substance et ne servant plus que de dénégation à ce qui se passe dans le réel. S’il relève d’une antienne que le langage politique est congruent à la pratique du mensonge, la nouveauté durbanesque c’est qu’il est aussi, ici, devenu déconnecté de la réalité. Durban fut donc aussi une défaite de la pensée, en ce qu’elle introduisit la dissociation du langage et de la pulsion nominative et peut être tenu pour le moment initiateur à portée mondiale, d’une ère de la dénégation constante par des institutions officielles, de ce qui se passe et de ce qui se fait…

***

 

En revenant sur les linéaments précurseurs de ce qui germa et se produisit lors de Durban I, en en soulignant combien non seulement ce qui s’y passa n’a pas surgi ex nihilo mais a fait l’objet d’un lent et long forçage de prépositionnement, aurait-t-il été tâtonnant, et en pointant combien à chaque occurrence soulignée par chacun des intervenants, les opérations de langage constituaient simultanément des défaites successives de la pensée et des grands signifiants du travail de culture portés par l’histoire européenne, les trois interventions ont permis de pointer que le temps n’est plus  au sociologisme comme recourt épistémologique contre les obscurités annoncées et venantes.

Ce que le XXème siècle studieux et académiques négligea – à quelques magnifiques exceptions près -, saisi par un entendement sociologiste univoque qui consonnait avec l’imperium de la weltanschauung marxiste omniprésente : la Loi et les lois du langage, les officines perverses du totalitarisme ne l’avaient pas, elles, manqué. Et elles continuent leurs assauts avec quelques coups d’avance, tandis que les agents à travers le monde, rebelles étêtés qui les relaient et les propagent, se croient acteurs d’une insurrection là où ils ne sont que jouets d’un langage qui dirigent leur ballet. Viens à l’esprit un aphorisme à la façon de Lacan : « Toujours le parleur est parlé » … Une autre réflexion est également convoquée, naissant de cet Atelier, et qui sera pour de prochaines occasions : de quoi « Palestine » est-il le nom ?

Gérard Rabinovitch