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Crise entre l’Iran et les Etats-Unis : embarrassés, les Européens tentent de rassurer Téhéran (Jean-Pierre Stroobants – Le Monde)

Le mécanisme mis en place pour permettre aux entreprises de commercer avec l’Iran n’a pour l’instant produit aucun effet.

Ils seront trois Européens, des représentants français, allemand et britannique, au côté d’un Chinois, d’un Russe et d’un Iranien, vendredi 28 juin, à Vienne, pour une mission de plus en plus complexe : sauver l’accord sur le nucléaire iranien, signé en 2015 dans la capitale autrichienne, et apaiser les tensions entre Washington et Téhéran. « Il s’agit d’examiner les moyens de relever les défis découlant du retrait et de la réimposition de sanctions par les États-Unis, ainsi que des récentes annonces de l’Iran concernant la mise en œuvre de ses engagements nucléaires », indique le service diplomatique de l’Union européenne (UE). Les Etats-Unis, qui se sont retirés en mai 2018 de l’accord cosigné par Barack Obama et ont imposé plusieurs trains de sanctions, mettant fin aux exemptions d’abord accordées aux pays qui importent du pétrole iranien, seront évidemment absents de cette réunion, au résultat incertain.

Ballottée entre son souhait de maintenir à tout prix l’accord, sa volonté de ne pas rompre avec Washington et la récente menace des Iraniens de dépasser la limite de 300 kg d’uranium faiblement enrichi que leur octroie le plan de 2015, la haute représentante, Federica Mogherini – qui présidera la réunion de Vienne –, marche sur une corde raide. Elle refuse, expliquait-elle récemment, de blâmer quiconque : « Nous n’avons jamais fait mystère du fait que préserver l’accord n’est pas un exercice facile. Mais notre but n’est pas de chercher les responsables d’un possible échec. »

L’administration Trump accentue, en tout cas, les pressions sur les Européens, et l’Iran exige la concrétisation des promesses qu’ils lui ont faites : la fin des sanctions doit se traduire par un bénéfice économique, en échange de l’abandon du programme nucléaire, qui pourrait faire peser une menace directe sur le territoire de l’Union. A la mi-mai, les Iraniens lançaient un ultimatum de soixante jours à l’UE : il faut des résultats concrets ou ce sera le retour au programme nucléaire, décrétaient-ils. « Pas convenable », jugeait le ministre français Jean-Yves Le Drian.

La crainte d’un dérapage

Problème : la marge d’action des Européens est faible, depuis l’instauration des sanctions américaines. Et leur promesse d’œuvrer « pour le peuple iranien » en instaurant un commerce et des investissements légitimes avec Téhéran par le biais du mécanisme Instex – une sorte de bourse d’échanges avec un système de paiements alternatifs – produit des résultats quasiment nuls. Les échanges ne concernent que des biens alimentaires et des médicaments fournis par des PME, en quantité très insuffisante.

Les échanges UE-Iran ont fondu. Peu de pays de l’Union participent à Instex et, hormis quelques firmes françaises et allemandes qui pourraient y adhérer, rares sont celles qui songent à prendre le risque de défier Washington. Dans un récent communiqué, le conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE n’a pu que lancer un appel aux « pays qui ne sont pas parties au plan d’action global commun ». En clair, les Etats-Unis, « priés de s’abstenir de toute action qui fait obstacle à la capacité des autres parties à respecter pleinement leurs engagements ».

Les incidents maritimes dans le golfe d’Oman, le drone américain abattu, les menaces de Téhéran de relancer son programme nucléaire, les répliques de Washington : tout cela fait désormais craindre à la diplomatie européenne un dérapage aux conséquences ravageuses. Et les appels à la raison du service diplomatique de l’UE semblent, de plus en plus, résonner dans le vide.

Eviter un « accident »

L’UE en appelle presque quotidiennement à « un maximum de réserve » et, même si la plupart de ses dirigeants gardent le silence, elle ne cache plus son inquiétude. Au service diplomatique de l’UE comme à Paris, on prône, faute de mieux, « la désescalade par voie exclusive de la diplomatie », seule garantie pour éviter un« accident », comme le dit une source. Les nombreux appels à un retour à la négociation sont toutefois restés sans suite jusqu’ici.

« Donald Trump a heureusement annulé la mission de ses bombardiers juste à temps, la semaine dernière, mais la leçon de cet épisode, c’est que tout peut basculer d’une minute à l’autre », s’inquiète un diplomate bruxellois. A Bruxelles, on se raccroche seulement à l’idée qu’au-delà de son côté définitivement imprévisible, le président américain s’en tiendra à sa promesse de ne pas engager son pays dans une nouvelle guerre. Les ministres européens de la défense, réunis à l’OTAN mercredi et jeudi, ne manqueront pas d’approcher les diplomates américains pour vérifier cette analyse.

« Finalement, notre seul succès notable aura été de préserver notre unité face à Trump, alors qu’il a tout fait pour la détruire », souligne un diplomate à Bruxelles. Une conférence tenue à Varsovie en février dernier visait, en effet, à convaincre une partie des Européens de s’allier à une sorte d’« OTAN arabe » mobilisable contre Téhéran. La tentative a échoué, au grand dam de M. Trump et du vice-président Mike Pence.