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Le Covid-19, catalyseur des fractures de l’Union européenne (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

DÉCRYPTAGE – La crise était l’occasion pour l’UE de devenir géopolitique et d’assumer ses responsabilités sur le plan international. Saura-t-elle rebondir?

L’Union européenne survivra-t-elle au Covid-19 et, surtout, à l’immense crise économique qui se profile à l’horizon? Un récent sondage, dont personne n’aurait pu anticiper les résultats il y a cinq ans, révèle l’ampleur des dangers qui la menacent. Il a été réalisé en Italie, un pays fondateur de l’UE, dans lequel les ennemis désignés sont désormais l’Allemagne (45 %) et la France (38 %) et les amis, les Chinois (52 %) ou les Russes (32 %).

En Europe, l’alerte est passée du rouge au orange et les gouvernements mettent en place un déconfinement progressif de leurs populations. L’Union avait répondu à la pandémie dans le désordre, incapable de s’unir et d’imposer un leadership. «Même pour compter nos morts, même pour partager les informations, nous avons été incapables d’harmonisation», résume un responsable français. Saura-t-elle se coordonner pendant la difficile et longue transition qui doit mener au «retour à la normale», une expression dont les contours restent encore flous? Rien n’est moins sûr. «On ne passera pas subitement de la nuit au jour, du noir au blanc. Mais la manière dont l’Europe gérera l’étape intermédiaire qui précédera la reconstruction économique déterminera sa place dans le monde», prévient le responsable.

L’Europe court de graves dangers. Et le premier d’entre eux est sa possible implosion, tant la pandémie a d’ores et déjà aggravé les fractures internes de l’Union. Affaiblie par les crises financières puis migratoires, l’Italie, qui a subi de plein fouet l’épidémie, risque un décrochage. Économique, mais aussi politique et culturel, tant elle s’est sentie abandonnée par les pays de l’Union européenne. C’est le scénario négatif décrit par François Heisbourg dans une note pour la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) après le déconfinement: une faillite de l’Italie, une fin désordonnée de l’euro, un repli des États membres derrière des barrières nationales et des pressions accrues de la Chine et de la Russie qui accélèrent la fragmentation de l’UE. «Dans ce scénario, l’UE termine son existence comme un remake des derniers jours du Saint Empire romain germanique. La France et le Royaume-Uni (ou ce qu’il en reste) ne peuvent plus tenir leur rang diplomatique et stratégique, cependant que l’Allemagne perd tout espoir d’y parvenir», écrit le conseiller spécial de la FRS.

Des inégalités face à la crise

La pandémie a aggravé la division entre le Nord riche et le Sud endetté de l’Europe. Les États les plus fragiles économiquement ont aussi été les plus touchés (Italie, Espagne). Les pays du Nord, au premier rang desquels figure l’Allemagne, avec un confinement moins dur et moins long ainsi qu’un bilan sanitaire beaucoup plus modeste en nombre de morts, remonteront la pente plus vite. Les chiffres sont vertigineux. Alors que l’Allemagne consacre 3 % du PIB pour sauver le pays, la dette de l’Italie va atteindre 180 % du PIB. Celle de la France, 120 %.

Dans cette Europe à deux vitesses, l’Hexagone, puissance du centre, a en effet glissé du côté du soleil et des «pays du Club Med», comme les qualifie Berlin. Une Grande-Bretagne partie, une France exsangue et une Allemagne surpuissante, est-ce là le nouveau visage de l’Europe après le passage du virus? «Pendant la crise de l’euro, la France était encore sur l’arrête, capable de basculer d’un côté ou de l’autre. Avec le Covid-19, elle est devenue un pays du Sud. Les États germaniques redémarrent alors que nous sommes encore en pleine crise sanitaire. Notre tissu industriel est si fragilisé que la crise économique sera plus forte et plus longue chez nous que chez les Allemands. Les pays du Nord ne comprendront pas pourquoi ils devraient payer pour les autres», analyse le député européen (LR) Arnaud Danjean.

Si la réponse budgétaire de l’UE a été rapide et forte, les modalités de résorption des dettes sont en effet encore loin d’être acquises. «On a bien fait de lever les règles. Mais sans partage des coûts et des risques, on augmentera les inégalités au sein de l’Europe. Et si pour la troisième fois des pays ont l’impression qu’on les laisse seuls, on creusera les divisions», affirme un spécialiste proche du pouvoir. L’Europe sera-t-elle capable de solidarité financière? Les réticences de l’Allemagne et des Pays-Bas à la proposition française des coronabonds suggèrent pour l’instant que non. «L’Europe, malheureusement, supporte bien le statu quo», poursuit la même source.

L’Europe, les mains liées par la Chine

Le déclassement de la France, qui peut faire exploser un couple franco-allemand déjà en crise et l’éclatement de la zone euro ne sont pas les seuls dangers qui menacent l’Europe dans les mois qui viennent. La pandémie a révélé l’extrême dépendance économique de l’Europe vis-à-vis de la Chine, notamment dans le secteur pharmaceutique. Mais l’influence chinoise s’étend beaucoup plus loin, le long des «nouvelles routes de la soie», qui serpentent en Europe où certains pays, comme la Serbie, affichent leur camp en plantant fièrement le drapeau rouge de la République populaire de Chine.

«Nous assistons à une amplification des fractures qui minent l’ordre international depuis des années. La pandémie est la continuation, par d’autres moyens, de la lutte entre puissances», a récemment affirmé Jean-Yves Le Drian dans une interview au Monde. À bien des égards, l’Europe a déjà les mains liées par la Chine, comme le rappelle le New York Times dans un article révélant la manière dont l’UE a décalé, puis adouci en le réécrivant, un rapport initialement très critique sur la désinformation chinoise depuis le début de la crise du coronavirus. Par peur des répercussions économiques…

Si l’Europe perd certaines démocraties faute de les avoir sou­tenues, notre modèle sera fragi­lisé

Un responsable français

L’Europe pourrait-elle sortir de l’histoire, lessivée par le Covid-19? Dans le face-à-face de plus en plus tendu qui oppose la Chine et les États-Unis, elle risque en tout cas de perdre sa voix, déjà fort peu audible. «L’Europe n’a jamais réussi à penser la puissance. Si elle continue à être aussi économe en propositions, si le déconfinement la rend muette dans l’affrontement sino-américain, elle sera laissée sur le côté du chemin», prévient un diplomate. Politiquement, le paysage n’est guère plus gai. La crise économique, surtout au Sud, risque de nourrir les populismes. Certains pays, comme la Hongrie de Viktor Orban, qui a adopté un état d’urgence illimité, ont renforcé le caractère autoritaire de leur régime depuis le début de la crise sanitaire.

Passé le temps de l’union nationale, nul ne sait de quel côté de l’échiquier politique pencheront les Européens. «La France veut prouver qu’on peut être efficace sans être autoritaire et qu’il existe une réponse démocratique possible à la pandémie. Mais si l’Europe perd certaines démocraties faute de les avoir soutenues, notre modèle sera fragilisé», reconnaît un responsable français.

Être au rendez-vous de son histoire

Certains pays européens risquent de connaître des soubresauts sociaux dès le déconfinement. À cet égard, la France est sans doute l’un des plus sensibles aux mouvements contestataires. Alors que la CGT prévoit déjà de reprendre la grève, certains citoyens ont vécu le confinement comme une privation de liberté trop radicale et trop longue par rapport à leurs voisins du Nord et de l’Est. D’autres vont vouloir régler leurs comptes avec le gouvernement, accusé d’avoir géré la crise de manière chaotique.

L’ambiance était déjà insurrectionnelle avant la pandémie. La crise économique qui lui succédera risque de mettre le feu aux poudres. «J’ai peur que les analystes et les hommes politiques soient en train de rater la contre-vague, c’est-à-dire la défiance incroyable qui s’est enracinée vis-à-vis de l’exécutif. Après les gilets jaunes et les retraites, la crise sanitaire risque d’amplifier le mouvement de fond. Et c’est pareil en Italie et en Espagne», prévient Arnaud Danjean. Dans les banlieues et les cités, beaucoup redoutent que la fin du confinement soit le déclencheur, dans tout le sud de l’Europe, de nouvelles poussées de violence.

Si l’UE s’en donnait les moyens, elle pourrait pourtant faire mentir ces prévisions. C’est la volonté, en tout cas, d’Emmanuel Macron, qui voudrait renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe, en l’étendant notamment aux questions sanitaires. C’est aussi le scénario positif de François Heisbourg: une reprise du travail en bon ordre, un accord entre les membres de la zone euro sur un plan de relance, des frontières extérieures consolidées et des politiques industrielles et commerciales plus dynamiques, «capables de faire barrage à la Chine pour lui interdire un accès illimité à l’UE».

«La transformation de l’UE, poursuit le spécialiste de la FRS, pourrait être la grande surprise de la crise du Covid-19.» Cette nouvelle Europe profiterait de la pandémie pour devenir géopolitique, être au rendez-vous de son histoire et assumer ses responsabilités sur le plan international. «Le monde occidental a totalement manqué de coordination pendant la crise. Il faut aussi reconstituer une communauté transatlantique entre l’UE, les États-Unis et la Grande-Bretagne», affirme Enrico Letta, le président de l’Institut Jacques Delors, à l’occasion d’une rencontre (virtuelle) de l’association de la presse diplomatique. Ce projet doit selon lui «être une priorité».

Si on veut relancer l’Europe, il faut refaire de la politique. De la vraie politique. Avec de l’humain et des idées

Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman

Quant au retour des frontières nationales, à la faveur de la crise, beaucoup considèrent qu’il n’est pas forcément une mauvaise chose et pourra servir dans la crise migratoire. «La pandémie a montré que l’Europe est une association d’États souverains et qu’on ne peut pas aller au-delà», explique Arnaud Danjean. La crise peut selon lui favoriser un «retour au bon sens». C’est-à-dire un aggiornamento des institutions européennes. Le député européen appelle à un «toilettage institutionnel» concernant la Commission, qui dans cette crise a manqué de moyens et de volonté pour s’imposer.

La crise du Covid-19 pourrait donc être une opportunité à saisir pour l’UE. «L’Europe est frigide quand elle est confinée aux diplomates. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, est glaciale. Angela Merkel ne manifeste aucune empathie dans ses discours. Si on veut relancer l’Europe, il faut refaire de la politique. De la vraie politique. Avec de l’humain et des idées. Les responsables européens doivent se retrouver physiquement dans une même salle et trouver des solutions politiques. Ils doivent répondre d’urgence aux questions suivantes: qui sommes-nous? Qui sont nos amis? Qui sont nos ennemis?», affirme Jean-Dominique Giuliani, le président de la Fondation Robert-Schuman.

À cette condition, l’Union pourrait aussi s’inventer un nouveau modèle politique et économique. Elle pourrait profiter du choc de la crise sanitaire pour accélérer la transition écologique, s’adapter au changement climatique, se renouveler. «La vieille Europe est inadaptée. Elle appartient au passé», prévient Nicole Gnesotto, professeur au Cnam.