Pourquoi le conflit libyen fait écho au contre-modèle syrien (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

Comme au Levant, la Libye fragmentée attire les puissances de plusieurs continents et se trouve en proie à un empilement de guerres par procuration.

Il en va des guerres au Moyen-Orient comme de la biologie cellulaire. Elles se multiplient grâce à la division des cellules. Huit ans après l’intervention menée contre le régime de Kadhafi, alors que le processus de paix est en panne, la Libye est en train de devenir la copie maghrébine de la Syrie. En quelques années, le pays s’est libanisé, balkanisé, divisé. Comme au Levant, cette fragmentation a attiré les puissances de la région et d’autres continents. Tels des vautours guettant de haut leurs intérêts géopolitiques, diplomatiques, économiques ou financiers, ils ont transformé le conflit libyen en un empilement de guerres par procuration.

La Syrie a montré l’exemple. En 2011, tout avait démarré par un conflit entre le régime de Bachar el-Assad et une rébellion. Huit ans plus tard, la Syrie est devenue le cadre d’une guerre à plusieurs étages. Elle oppose la coalition internationale à Daech ; les opposants syriens et le régime ; l’Arabie saoudite sunnite à l’Iran chiite, les deux puissances se disputant le leadership du monde musulman ; Israël à son principal ennemi dans la région, l’Iran (et son bras armé libanais le Hezbollah) ; la Turquie aux forces kurdes de Syrie. Elle met aussi en scène la Russie, qui n’a jamais accepté la défaite de la guerre froide, cherche à prendre sa revanche sur les États-Unis et à récupérer son statut de grande puissance. En 2015, son intervention militaire en faveur du régime, qui s’est emboîtée dans celle des Iraniens, a changé les rapports de force militaires et donc politiques, dans le pays.

En Libye aussi, tout a commencé en 2011 par un affrontement entre le régime et une rébellion, suivi d’une intervention militaire menée par la France et la Grande-Bretagne, avec les États-Unis en second rideau. Huit ans après, le pays est divisé entre le gouvernement d’union nationale de Tripoli, formé sous l’égide de l’ONU autour de Fayez el-Sarraj, et la rébellion du maréchal Haftar, dont les forces ont lancé en avril 2019 une offensive contre la capitale.

Depuis, les deux camps respectifs ont été étoffés par des soutiens étrangers et la Libye est devenue l’un des pays où les puissances se livrent des guerres par procuration. Les renforts ont même récemment été consolidés, alors que le général rebelle a annoncé son intention de livrer bientôt la bataille finale pour Tripoli. Haftar est soutenu militairement et/ou économiquement par les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Jordanie et l’Arabie saoudite.

À ces États sunnites du Golfe s’est ajoutée la Russie. Elle entretient des mercenaires de la société privée militaire Wagner, proche de Vladimir Poutine. D’autres pays d’Afrique, comme le Tchad et le Soudan, ont aussi envoyé des groupes armés pour épauler l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar. Fayez el-Sarraj et son GNA ont quant à eux reçu le soutien du Qatar et de la Turquie. Comme la Russie auprès d’Haftar, la Turquie joue la carte libyenne pour renforcer son influence face à ses rivaux régionaux. Elle s’appuie sur le gouvernement de Tripoli, avec lequel elle a récemment signé un accord de délimitation maritime, pour mettre fin à son isolement en Méditerranée orientale et faire valoir ses droits sur l’exploitation des hydrocarbures. Recep Tayyip Erdogan a même affirmé qu’il était prêt à envoyer des troupes en Libye pour soutenir Sarraj si ce dernier le demandait.

La nature ayant horreur du vide, l’effacement américain a créé un appel d’air pour les puissances émergentes.

Dans un monde en plein chambardement géopolitique, le Moyen-Orient est devenu le théâtre de tous les règlements de compte. Sur fond de retrait américain, c’est là que s’y recomposent les nouveaux équilibres mondiaux. La nature ayant horreur du vide, l’effacement américain a créé un appel d’air pour les puissances émergentes. Dans une région longtemps dominée par les influences occidentales, ce changement découle aussi des erreurs faites en 2011. Après la destitution de Kadhafi, la France, la Grande-Bretagne et leurs alliés n’ont pas investi les ressources suffisantes pour stabiliser la région et assurer son développement.

Mais la comparaison entre la Syrie et la Libye ne s’arrête pas là. Dans les deux cas, les groupes terroristes y restent profondément implantés. Et dans les deux cas, les alliances diplomatiques sont soumises à de fortes tensions. Déjà secoué en Syrie, où Ankara et Moscou soutiennent des camps opposés, le lien russo-turc, qui s’est pourtant renforcé ces dernières années, y compris au niveau militaire avec l’achat par Ankara d’un système de défense antiaérienne russe, est soumis à des pressions contradictoires. Quand les combats reprendront, Russes et Turcs pourraient bien se retrouver face à face. Qu’adviendra-t-il, aussi, de la relation américano-russe? Déjà difficile, elle est mise à l’épreuve en Libye, où la présence de mercenaires russes crée des tensions entre Washington et Moscou. Seule certitude: les guerres qui font appel à des intermédiaires et que les puissances étrangères utilisent pour servir leurs intérêts, sont encore plus difficiles à terminer que les autres.