Cisjordanie: les touristes s’immiscent au cœur du conflit israélo-palestinien (Thierry Oberlé – Le Figaro)

REPORTAGE – En quête d’expériences, des visiteurs choisissent un hébergement à la dure dans la casbah de Hébron ou des colonies juives réputées illégales. Sensations garanties.

Les touristes «alternatifs» de passage à Bethléem ne manquent pas la visite du Walled Off Hotel, même s’ils n’ont pas de réservation dans cet établissement toujours complet. À la réception, une caution de 1000 dollars est demandée pour les chambres les plus chics où sont exposées des œuvres d’artistes en vogue. Conçu par Banksy, l’hôtel offre, de l’avis du «street artist» britannique «la pire vue au monde». Il donne sur le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, entièrement couvert dans cette partie de graffitis et de peintures murales. Le lit de camp en dortoir coûte 30 dollars la nuit, la suite présidentielle – équipée «de tout ce dont un chef d’État corrompu a besoin», écrit Banksy sur le site de l’hôtel – revient à environ 1000 dollars.

L’hôtel offre «la pire vue au monde», sur le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, en partie recouvert de graffitis et de peintures murales.
L’hôtel offre «la pire vue au monde», sur le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, en partie recouvert de graffitis et de peintures murales. ERIC MARTIN/Le Figaro Magazine

Dans la salle à manger, on sert la spécialité de la maison, la spéciale «Walled Off Salad» (salade emmurée) qui n’a de spécial que le nom , accompagnée de croûtes de pain presque aussi dures que le béton de l’ouvrage sécuritaire. Le décor joue sur l’ironie et le détournement du conflit israélo-palestinien. Une statue de singe habillé en groom est postée à l’entrée. Le lobby a des airs de club anglais pour gentlemen. Un buste romain suffoque sous les gaz lacrymogènes, le christ est marqué du point rouge d’un viseur de sniper, une crèche est criblée de balles. C’est la dernière œuvre de Banksy livrée pour Noël.

Airbnb et Booking.com sur le marché

L’invisible «street artist» explique sur le site de l’hôtel ne pas vouloir prendre parti sur le conflit mais montrer sa réalité. «Nous entendons sensibiliser les visiteurs à la réalité de l’occupation palestinienne, à ce mur de séparation et faire entendre la voix des Palestiniens», dit Wissan Salsaa, le directeur de l’établissement, qui précise que les bénéfices sont reversés à des projets communautaires locaux. «Le Walled Off Hotel n’appartient à aucun mouvement politique», insiste le site de l’hôtel. Il invite ses clients en quête d’activité originale à libérer leur tempérament artistique en se livrant à des graffitis sur le mur. «Ce n’est pas légal», mais l’existence même du mur n’est-elle pas du point de vue du droit international, «illégale»?

À l’extérieur, le long du haut et sinistre édifice, des marchands de souvenirs vendent des produits dérivés. Proche du poste d’entrée de Bethléem tenu par les garde-frontières israéliens, le secteur est souvent le théâtre d’affrontements entre de jeunes Palestiniens du quartier et les forces de l’ordre de l’État hébreu.

Si les pèlerins et les clients des tour-opérateurs israéliens se bornent à visiter l’église de la Nativité, une autre clientèle internationale, aux épaules parfois couvertes du keffieh que peu de Palestiniens portent encore, part à la découverte des camps de réfugiés. Certains passent quelques jours dans les locations Airbnb ou Booking.com dont les offres fleurissent. Ces touristes «alternatifs», en quête d’une découverte de la Cisjordanie hors des sentiers battus, vont à la rencontre des Palestiniens et de leurs problématiques. La démarche n’est pas forcément politique. Elle répond à un désir de curiosité ou à l’envie de s’évader le temps d’une randonnée sur les chemins peu fréquentés du désert palestinien, qui devient, lorsqu’il passe par un territoire occupé, celui de Judée-Samarie. De petites agences de voyages et des structures associatives palestiniennes organisent les périples.

Des touristes conduisant des quads dans l’une des colonies annexées par Israël, en Cisjordanie.
Des touristes conduisant des quads dans l’une des colonies annexées par Israël, en Cisjordanie. Hill Debbie/UPI/ABC/Andia.fr/Hill Debbie/UPI/ABC/Andia.fr

À Hébron, capitale économique de la Cisjordanie, l’Association d’Échanges Culturels Hébron-France (AECHF) propose des visites au cœur d’une poudrière. Quelque 800 Juifs vivent, pour la plupart par conviction idéologique, sous haute protection militaire dans cette ville qu’ils avaient dû abandonner en 1936, parmi environ 200.000 Palestiniens. La cohabitation est une source de violences récurrentes. Voici neuf jours un manifestant a été tué d’une balle dans le cœur par un soldat israélien. Les colonies, dont l’emblématique Kiryat Arba, fief des kahanistes, les suprémacistes juifs, forment un îlot ceint de barbelés perché au milieu de la cité palestinienne. Les deux communautés se partagent et se disputent le tombeau des Patriarches. Le lieu de pèlerinage des trois religions monothéistes abrite les sépultures présumées d’Abraham, de Sarah, sa femme, et de membres de sa famille. Les juifs le nomment «grotte de Machpéla», les Arabes l’appellent «sanctuaire d’Ibrahim». En 1994, Baruch Goldstein, un extrémiste juif, massacra dans la salle de prière de la mosquée 29 Palestiniens. Sa tombe est vénérée par des colons.

On entre par la fenêtre

Rami, l’un des deux guides de l’AECHF, a pris de la hauteur pour expliquer la complexité de l’écheveau urbanistique d’Hébron depuis un promontoire. «Il y a six colonies en zone H2, c’est-à-dire sous contrôle israélien, un secteur qui comprend aussi la vieille ville palestinienne. La zone H1, soit 80 % la superficie de l’agglomération est sous administration palestinienne.» Le décor est planté. Ce samedi, jour de shabbat, les muezzins de la vieille ville sont priés de se taire. Une patrouille israélienne parcourt les ruelles voûtées. Les boutiques ouvertes assurent une présence symbolique. «Les commerces ont périclité. Les échoppes ont fermé en raison de la pression des militaires ou parce que les clients ne s’aventurent plus par ici», raconte Rami. La rue qui monte vers le tombeau des Patriarches est protégée par un grillage couvert de détritus. «Ces filets métalliques ont été installés pour se protéger des détritus déversés par des colons mais ils menacent par endroits de s’effondrer sous le poids des immondices», note le guide. À la hauteur du check-point conduisant au lieu saint et aux colonies, un berger palestinien accompagné de ses moutons s’énerve. Il veut traverser, comme il y est autorisé, la «zone militaire fermée» située dans une colonie pour rejoindre sa maison et s’impatiente. Rue des Martyrs, le clou de la visite est une maison palestinienne murée pour des raisons de sécurité par les Israéliens. Ses habitants entrent et sortent par une fenêtre avec une échelle.

L’ONU a publié mercredi une liste de 112 sociétés ayant des activités dans les colonies israéliennes, considérées comme illégales par le droit international

Le soir, un logement réservé sur Airbnb sert de gîte. Zleikha loue des chambres dans une bâtisse adossée au secteur israélien protégé par des miradors et éclairé par des projecteurs 24 heures sur 24. Les commentaires publiés sur le site de l’annonceur paraissent plutôt favorables. «J’ai passé une nuit dans la chambre sur le toit. Si vous voulez vivre une expérience vraiment palestinienne, je peux vous recommander son établissement», commentait Sarah de Marburg en Allemagne. Pour accéder à la chambre dortoir de la terrasse, il faut se faufiler entre des sacs de gravats et enlever les planches qui obstruent la porte d’entrée. «Il n’y a pas de Wi-Fi, je n’ai pas payé la note», s’excuse Zleikha. Les vitres des fenêtres sont en carton, la cuisine sert de lieu d’aisance, du riz en sauce pourrit dans le frigo d’où émane une odeur rance de choux rouge. Des couvertures poussiéreuses remplacent les draps et l’oreiller à la forme de la tête du précédent occupant. Les peintures sont écaillées, le sol crasseux. Une nuit revient à 40 euros. À l’extérieur, la terrasse est dissimulée des regards des sentinelles de Tsahal par un paravent en moquette.

La liste de l’ONU

Le lendemain, la tentative pour une expérience similaire mais dans la colonie juive de Kyriat Arba échoue. La réservation Airbnb dans une cabane de la zone industrielle de l’implantation reste sans réponse. Ce type d’annonce est un sujet sensible. L’ONU a publié mercredi une liste de 112 sociétés ayant des activités dans les colonies israéliennes, considérées comme illégales par le droit international mais que le gouvernement veut annexer. On y trouve Airbnb, Expedia et Tripadvisor. La publication n’a rien de coercitif mais elle suscite la controverse. En novembre 2018, Airbnb avait annoncé qu’elle supprimait de son site les propositions de locations dans les colonies israéliennes après la publication d’un rapport de Human Rights Watch (HRW) consacré aux «chambres d’hôtes sur des terrains volés». La plateforme avait finalement changé d’avis, sans doute pour ne pas perdre le florissant marché israélien.

Le rapport citait le cas d’un camping d’une colonie sauvage israélienne proche de Ramallah installée sur des terres spoliées à des agriculteurs palestiniens. Cap sur le camping Inballim à Neve Erez. Selon l’ONG israélienne Kerem Navot, le terrain appartenait avant 1967 à un résident du village palestinien de Mukhmas qui refuse d’être interviewé. Neve Erez est un «outpost», une colonie sauvage, peuplée d’une vingtaine de familles de «babas» sionistes. Noam Cohen, le patron du camping, un amoureux du désert, recrute désormais via son propre site internet. «Mes clients sont israéliens ou étrangers. Je me suis installé ici parce qu’il n’y avait personne, et pour le mode de vie dans la nature. Je n’ai pas honte de vivre dans un outpost, mais je serais heureux que l’on obtienne tous les permis, qu’il n’y ait pas d’arguments contre». Les Palestiniens? «Notre lien repose sur la dualité respect-suspect. Je n’ai pas l’illusion que nous marchions un jour ensemble, main dans la main, au coucher du soleil», commente-t-il.

À la fin de chaque été, il monte son festival de paix et de musique, son Woodstock à lui, le «Oud stock». Des joueurs d’oud, ce luth oriental, se produisent sur scène avec des rockers et des artistes de musique électronique. La maisonnette avec vue sur un paysage biblique d’âpres collines coûte 50 euros la nuit. La déco est hippie et, comme à Hébron, le vent d’hiver s’engouffre par les fenêtres sans vitre.