Bonjour Arié Bensemhoun, vous souhaitez évoquer la passivité des Européens face à la crise du détroit d’Ormuz.
Bonjour Rudy,
Après un mois de guerre, la paralysie du détroit d’Ormuz a fini par cristalliser une polycrise aux répercussions mondiales. Ce moment de rupture ne se contente pas de redessiner la carte sécuritaire du Moyen-Orient, il révèle aussi les contours d’une Europe économiquement exposée, politiquement absente et stratégiquement tributaire des actions d’autrui.
En façonnant une bulle d’insécurité dans ce goulet d’étranglement, l’Iran a réussi à faire chuter de plus de 95% le trafic maritime dans le détroit, dans une escalade horizontale ayant pour but de maximiser le coût politique de la guerre pour le plus de monde possible. Téhéran, impuissant dans les airs, cherche à transférer le centre de gravité de sa riposte vers le domaine naval – seul espace où ses capacités asymétriques peuvent tenir tête à une coalition classique.
Mais, alors que des milliers de navires s’entassent à l’ouest du détroit dans une attente dont personne ne fixe le terme, pour l’Europe, les conséquences sont déjà une réalité quotidienne, qui ne cessera de s’aggraver à mesure que la guerre durera et que ses dirigeants s’enfermeront dans leur immobilisme.
Arié, pourquoi les Européens sont-ils plus concernés par la crise d’Ormuz qu’ils ne le pensent ?
Parce que l’Europe subit de plein fouet la stratégie iranienne, sans avoir eu non plus son mot à dire sur le déclenchement des opérations. C’est la définition même de l’impuissance.
D’abord, il y a l’évidence économique. Depuis les sanctions contre la Russie, l’Europe a massivement diversifié ses approvisionnements en hydrocarbures vers des routes qui transitent précisément par le Golfe. La flambée des prix du pétrole et du gaz, ce sont des factures en hausse pour chaque foyer, des coûts de production qui s’envolent pour chaque entreprise. Et on sait ce que ça donne : de l’inflation, du chômage, du ressentiment, et des populismes qui s’en nourrissent. Le cout de l’inaction se mesurera aussi dans les urnes.
Mais il y a aussi une dimension géostratégique majeure. Avec la hausse du prix du baril, ce sont près de dix milliards de dollars de revenus supplémentaires qui sont tombés dans les caisses de Moscou en mars. L’Iran déstabilise le Golfe, le pétrole monte, Moscou encaisse et relance sa machine de guerre en Ukraine, au moment même où la pression monte à la frontière estonienne. Ne rien faire face à la crise d’Ormuz, c’est financer indirectement les ambitions prédatrices de la Russie sur l’Europe.
Et puis il y a une réalité politique que les Européens doivent regarder en face. L’administration Trump a déclenché cette guerre sans les consulter. Cette posture consistant à subir les conséquences sans avoir eu voix au chapitre est insoutenable pour des nations qui s’imaginent en puissances souveraines. La seule manière d’en sortir, c’est d’agir. Pas pour obéir à Washington. Mais pour exister.
Arié, concrètement, que peut faire l’Europe face à cette crise ?
Beaucoup plus qu’on ne le croit, et sans chercher à imiter ce qu’Américains et Israéliens font déjà.
L’Europe doit jouer sur son excellence propre. Sur la surveillance maritime d’abord : elle peut s’inspirer de ce qu’elle a fait en mer Baltique après les sabotages russes, en déployant des flottes de drones navals pour cartographier la menace en temps réel, cofinancées avec les États du Golfe.
Elle dispose également d’une avance technologique considérable dans le déminage autonome. L’Iran possède entre cinq et six mille mines navales. C’est la menace la plus paralysante du détroit, bien plus que les missiles. Déployer des systèmes de chasse aux mines téléopérés, c’est une mission politiquement inattaquable, centrée sur la liberté de navigation, sans exposer un seul marin. C’est aussi une vitrine industrielle qui ouvre des partenariats de défense durables dans la région.
Et puis il y a un atout que l’on sous-estime : l’Ukraine. Elle est devenue le laboratoire mondial de la guerre des drones à bas coût. Son savoir-faire est directement transposable dans le Golfe. Associer la technologie européenne à l’expérience ukrainienne pour aider les monarchies du Golfe à contrer les essaims de drones iraniens, c’est l’occasion unique pour l’Europe de s’affirmer comme un partenaire fiable, et de se repositionner dans une architecture régionale structurée autour des Accords d’Abraham.
Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est ni la capacité opérationnelle, ni la légitimité juridique – les accords de défense avec les pays du Golfe, la légitime défense, la clause de défense mutuelle vis-à-vis de Chypre attaquée offrent autant de fondements solides.
Ce qui manque, c’est la volonté politique. L’Europe a les moyens. Elle a ses raisons. Il lui faut maintenant le courage.
Si la liberté suppose d’être fort pour être craint, la puissance indispensable ne saurait exister sans crédibilité. Et pour l’Europe, sa crédibilité naîtra de son autonomie stratégique et de son audace.
