Bonjour Arié Bensemhoun, cette semaine, vous souhaitez analyser les erreurs commises par les Européens face à la guerre contre le Hezbollah.
Bonjour Ilana,
Depuis quarante ans, les dirigeants européens refusent d’admettre une réalité qui explique à elle seule l’impasse qu’ils perpétuent au Liban : le Hezbollah n’est pas un acteur légitime avec qui on peut discuter de bonne foi. C’est une structure militaro-idéologique pour qui le compromis est une impossibilité ontologique.
Pour comprendre le Hezbollah, il faut d’abord savoir à qui il obéit. Son allégeance ne va pas à la Constitution libanaise, ni au Pacte national de 1943, mais au principe religieux et politique de la « tutelle du juriste musulman ».
Selon cette doctrine chiite, l’autorité absolue doit être confiée au savant le plus érudit, incarné aujourd’hui par le Guide suprême iranien. Son véritable centre de décision n’est donc pas à Beyrouth, mais à Téhéran. Tous ses choix stratégiques majeurs sont dictés par les impératifs de la République islamique d’Iran, au mépris absolu de l’intérêt des Libanais.
Le Hezbollah tire sa seule raison d’être de son statut autoproclamé de « résistance islamique »au Liban contre Israël et l’Occident. La paix, la normalisation ou la stabilisation des frontières détruiraient les piliers mêmes de son existence. La guerre est son oxygène. Sa grammaire est celle de la capitulation adverse par la menace de la force.
On ne peut pas négocier la dissolution d’un système avec le système lui-même – qui plus est quand celui-ci souhaite votre destruction.
Arié, malgré cette réalité, cela n’empêche pas l’Europe de freiner Israël dans ses opérations pour se débarrasser du Hezbollah…
Parce qu’elle souffre d’une déformation doctrinale profonde aux conséquences désastreuses.
Première erreur : l’obsession du cessez-le-feu érigé en dogme suprême. Dans le logiciel diplomatique européen, l’arrêt des combats est un objectif en soi, déconnecté de toute réflexion sur le jour d’après. Comme si des décennies de terrorisme et l’asphyxie d’un État souverain ne justifiaient pas, à un moment donné, une réponse militaire décisive. Les décideurs occidentaux refusent de voir qu’obtenir une trêve sans régler le problème de fond – l’arsenal et l’infrastructure du Hezbollah – ne fait que faire pourrir la situation pour les années à venir.
Le précédent de 2006 devrait pourtant être gravé dans toutes les mémoires. La résolution 1701 du Conseil de sécurité prévoyait le désarmement de l’organisation terroriste. En réalité, elle lui a offert vingt ans pour décupler son arsenal, passant de quelques milliers de roquettes à plus de 150 000 missiles, projectiles et drones. Cette résolution cosmétique, sous les yeux d’une FINUL devenue le bouclier involontaire du Hezbollah, n’a fait que paver la voie au conflit dévastateur qu’Israël subit depuis bientôt trois ans.
Autre erreur : l’incompréhension de la guerre asymétrique. L’Europe applique à un conflit hybride des grilles d’analyse héritées de la guerre interétatique classique, ce qui est insensé face à un acteur enraciné dans le tissu civil. Le Hezbollah a transformé l’usage des boucliers humains et l’enfouissement d’infrastructures sous des zones civiles en armes politiques, faisant de chaque riposte israélienne une victoire de communication. En évaluant la légitimité des opérations à l’aune d’une proportionnalité comptable des victimes, l’Europe valide cette stratégie de victimisation et devient complice d’une manipulation qui cherche à imposer un cessez-le-feu à tout prix pour sauver les terroristes, exactement comme à Gaza.
Et puis, Arié, l’Europe ne parle pas d’une seule voix dans la crise au Liban…
Absolument. C’est une impuissance institutionnelle généralisée.
Certains pays, comme la France, maintiennent une distinction insupportable entre branche militaire et branche politique, alors qu’elles obéissent au même commandement et au même maître iranien. Cette fragmentation annule tout levier de négociation collectif, tandis que des États membres entretiennent des relations commerciales et diplomatiques avec des acteurs liés à l’organisation, finançant leur propre déstabilisation.
Ce refus de la fermeté cache une vérité inavouable : l’Europe a peur. Peur du parti pris, de l’escalade, et surtout de froisser des sensibilités intérieures là où la haine d’Israël est devenue un fonds de commerce. De plus, des décennies de délégation de la sécurité aux États-Unis ont privé les chancelleries européennes de réflexes géostratégiques, qui se retrouvent paralysées quand le moment commande d’agir.
L’accord du 26 juin entre l’État libanais, Israël et les États-Unis offre à l’Europe une ultime chance de corriger ses erreurs, d’abandonner son équidistance artificielle pour s’aligner sur la dynamique américano-israélienne et imposer enfin, aux côtés du gouvernement Salam, le monopole de la violence légitime aux Forces Armées Libanaises.
Mais si l’Europe rate ce rendez-vous historique et s’obstine à ménager le Hezbollah sous prétexte d’éviter l’escalade, elle ne fera pas que trahir Libanais et Israéliens. Elle sera, une fois de plus, responsable de la prochaine guerre.
