Bonjour Arié Bensemhoun, cette semaine, alors que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, vous appelez à la formation d’un axe Europe-Ukraine-Israël.
Bonjour Ilana,
Au 4e anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le monde dans lequel nous vivions depuis 1949 – ce long été à l’ombre rassurante du géant américain – touche à sa fin.
Sous l’impulsion de Donald Trump, Washington a tourné le regard vers son propre hémisphère et vers le Pacifique. Avec un retrait annoncé de 20 000 hommes et une aide à Kyiv amputée de 99 %, l’Europe n’est plus, pour la Maison-Blanche, un théâtre prioritaire.
S’il n’est pas rapidement comblé, ce vide sécuritaire naissant créera les conditions d’un « Yalta 2.0 ». Un scénario où Washington et Moscou négocieraient un accord bilatéral par-dessus la tête des Européens et des Ukrainiens, gelant le conflit au-delà des lignes ukrainiennes et consacrant de nouvelles sphères d’influence sur un continent insuffisamment armé pour s’y opposer.
Face à la pression de Donald Trump pour imposer un accord d’ici juin 2026, l’Europe joue sa survie stratégique. Elle doit d’urgence bâtir une puissance souveraine capable de sanctuariser l’Ukraine, afin de rendre caduc tout arbitrage étranger qui menacerait sa sécurité et qui la reléguerait en acteur passif d’un monde qui se redessine sans elle.
Et pour faire face à cette urgence, un moyen rapide et efficace d’y parvenir serait de constituer avec Israël un véritable triangle de résilience démocratique.
Arié, en quoi cet axe démocratique serait une réponse pertinente au monde en 2026 ?
Parce que pendant que l’Occident se fragmente, l’Internationale des tyrannies, elle, se soude dans une alliance de sang et d’acier.
Jamais la symbiose entre la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord n’a été aussi organique. Les drones iraniens éventrent les villes ukrainiennes ; les obus nord-coréens alimentent la guerre d’attrition ; les composants et puces chinois irriguent l’économie de guerre russe.
En retour, Moscou livre à Téhéran des savoir-faire nucléaires et des technologies balistiques, protège diplomatiquement le régime iranien et arme ses proxys qui menacent l’État juif ; pendant que Pékin maintient à flot l’économie des mollahs en continuant d’acheter massivement leur pétrole malgré les sanctions.
Dès lors, la distinction entre les fronts s’efface. La sécurité de l’Ukraine et celle d’Israël sont les deux faces d’une même réalité stratégique – tous deux en première ligne de guerres qui engagent directement l’avenir des Européens.
Affaiblir la machine de guerre russe, c’est réduire les marges de manœuvre de l’Iran. Neutraliser les usines de drones à Ispahan, c’est épargner des vies à Kharkiv.
Dans ce nouveau monde où l’Amérique se replie sur elle-même, l’Ukraine qui lutte pour son souffle, l’Europe qui cherche son autonomie et Israël qui combat pour sa pérennité ont un destin lié. La fusion des menaces des puissances autoritaires impose une fusion des réponses des puissances démocratiques.
Arié, concrètement, comment ce triangle démocratique pourrait fonctionner ?
L’équation est implacable car elle est complémentaire.
Dans ce nouveau paradigme, l’Ukraine n’est plus une débitrice d’assistance, elle devient un producteur net de sécurité par sa masse combattante qui fixe et érode la puissance russe. Grâce à son écosystème d’innovation – drones intercepteurs, guerre électronique, IA tactique – elle s’est imposée comme le laboratoire de la guerre moderne.
Israël apporte, lui, l’immédiateté technologique qui fait défaut au continent : une défense antimissile multicouche éprouvée, une expertise avancée en guerre électronique et un renseignement précis sur les dynamiques iraniennes. En retour, il gagne une profondeur stratégique et diplomatique en Europe, tout en diversifiant ses débouchés industriels.
L’Europe, enfin, détient les capitaux et la puissance industrielle. Son intérêt vital est d’acheter du temps et de la sécurité. En développant des coentreprises en Europe de l’Est pour produire intercepteurs et munitions sous licence, elle réduit sa dépendance logistique vis-à-vis d’une Amérique devenue imprévisible.
L’objectif n’est pas de se substituer aux États-Unis, mais de rendre l’Europe incontournable. Si l’Ukraine tient grâce à un soutien euro-israélien structuré, aucun accord bilatéral russo-américain ne pourra être imposé sur le terrain.
L’année 2026 doit marquer la fin de l’adolescence stratégique du vieux continent. Non par rupture avec l’Alliance atlantique, mais au nom de la maturité.
Israël apporte le temps par sa technologie immédiate ; l’Ukraine offre l’espace par son sacrifice et sa profondeur ; l’Europe fournit les moyens par sa masse économique. Séparément, nous subissons les aléas du monde et les humeurs américaines. Ensemble, nous formons une masse critique capable de dissuader Moscou, de contenir Pékin, et de vaincre Téhéran.
Ce triangle de résilience est une réponse pragmatique pour que l’Europe cesse d’être un objet de l’histoire et redevienne un sujet stratégique.
