Bonjour Arié Bensemhoun, à l’occasion du sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Ankarales 7 et 8 juillet, vous souhaitez revenir cette semaine sur la Turquie et le problème qu’elle pose à Israël.
Bonjour Ilana,
Le principal problème avec la Turquie, c’est qu’elle n’est pas l’Iran. La République islamique est un ennemi déclaré, extérieur à l’alliance occidentale – on peut la sanctionner, l’isoler, laconfronter.
La Turquie, elle, est à l’intérieur. Membre de l’OTAN, deuxième armée de l’Alliance, droit de veto, contrôle du Bosphore et des Dardanelles, industrie de drones qui a transformé les champs de bataille de l’Ukraine au Caucase. Sa valeur géostratégique est réelle, et c’est précisément cette valeur qu’Ankara a transformée en licence d’impunité.
Parce que c’est ça, l’exception turque. Un pays qui achète de l’armement russe, accueille le Hamas sur son sol, occupe illégalement le nord de Chypre, intimide la Grèce, emploie une rhétorique belliqueuse contre Israël, participe au nettoyage ethnique contre les Arméniens, mais qui continue de bénéficier de la pleine protection de l’OTAN.
Son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a décrit Israël comme un « fardeau que l’humanité ne peut plus porter ». Ce n’est pas un écart diplomatique. C’est du vocabulaire génocidaire, le même qui, historiquement, précède l’élimination. Et aucun allié, hormis l’Allemagne, n’a réagi.
D’autant qu’Arié, la haine d’Israël est devenue la marque de fabrique de la Turquie d’Erdoğan…
Absolument.
Il fut un temps où la Turquie était le pilier de ce que Ben Gourion appelait la « stratégie périphérique » d’Israël – construire des alliances avec des États non arabes à la périphérie du Moyen-Orient pour briser l’isolement régional.
Premier pays musulman à avoir reconnu l’État juif dès 1949, la Turquie partageait avec Israël, pendant la Guerre froide, des préoccupations communes face à l’URSS, au radicalisme arabe et à l’instabilité régionale.
Mais tout a basculé en 2002 avec l’arrivée d’Erdoğan et de son parti AKP, branche turque des Frères musulmans. Sa politique étrangère a tourné le dos au cadre laïque et pro-occidental hérité d’Atatürk pour adopter une posture islamo-nationaliste. La Turquie que la stratégie périphérique d’Israël cherchait à inclure dans son cercle de sécurité est devenue l’une des sources de menace qu’il faut désormais gérer.
La manipulation de la cause palestinienne, et sa rhétorique du génocide depuis le 7 octobre, offrent à Erdoğan un outil de diversion politique et un instrument de légitimation – interne comme externe – au service d’une ambition néo-ottomane visant à réactiver l’influence historique de la Turquie sur le monde sunnite, en se posant en chef de file de la haine d’Israël.
Arié, que doit faire Israël concrètement face à cette menace turque ?
Il faut d’abord mesurer l’ampleur réelle du problème, car il est plus sérieux qu’on ne le dit.
Sur le Hamas d’abord. Ankara accueille des responsables de l’organisation et laisse fonctionner depuis son territoire des réseaux qui alimentent le terrorisme. Zaher Jabarin, haut responsable du Hamas basé à Istanbul, a contribué à bâtir l’infrastructure militaire de l’organisation en Judée-Samarie – financement, recrutement, planification d’attentats. C’est de la complicité avec une organisation terroriste en guerre contre Israël, sur le sol d’un pays membre de l’OTAN, sans que les alliés exigent la moindre correction.
Sur la Syrie ensuite, qui est le risque le plus immédiat. Les forces turques sont déployées au nord, les forces israéliennes au sud. Leurs sphères d’influence se rapprochent, avec des visions radicalement divergentes de l’avenir syrien : Ankara veut un État central fort capable de contenir l’autonomie kurde ; Israël veut empêcher toute reconstitution d’une menace hostile à ses frontières. Un affrontement accidentel serait une catastrophe dont l’Iran et le Hamas tireraient immédiatement profit.
Sur le F-35 enfin, qui est une menace existentielle à long terme. Si Washington réintègre la Turquie au programme, Israël se retrouvera face à un voisin hostile disposant de l’avion furtif le plus sophistiqué du monde, dont les failles et les vulnérabilités sont précisément celles qu’Israël connaît le mieux puisqu’il l’utilise lui-même. C’est une menace directe à la supériorité aérienne israélienne, fondement de sa doctrine de défense depuis sept décennies.
Face à tout cela, la bonne stratégie n’est ni la confrontation – car Israël a d’autres priorités immédiates – ni l’indifférence. C’est un endiguement discipliné : approfondir le triangle Israël-Grèce-Chypre en Méditerranée orientale, documenter et internationaliser les réseaux du Hamas opérant depuis la Turquie, et présenter la question turque à Washington et dans les capitales européennes pour ce qu’elle est réellement – non pas une querelle régionale, mais un test de discipline au sein de l’OTAN.
La véritable question n’est plus seulement de savoir jusqu’où ira Erdoğan, mais si l’Occident continuera à confondre utilité géostratégique et blanc-seing moral. Car chaque silence face à Ankara enseigne à d’autres qu’un État peut s’affranchir de toutes les règles tant qu’il se rend indispensable.
