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En Arabie saoudite, la question de la normalisation avec Israël divise la famille royale (Benjamin Barthe – Le Monde)

Le prince héritier, Mohammed Ben Salman, fait des appels du pied à Israël, tandis que l’entourage de son père, le roi Salman, s’accroche à la cause palestinienne.

Insaisissable Arabie. Le 6 décembre, le prince Turki Al-Fayçal, éminent membre de la famille royale saoudienne, monte à la tribune du Manama Dialogue. Cette conférence réunit chaque année dans la capitale de Bahreïn un aréopage de diplomates et de militaires arabes et occidentaux. Quelques jours plus tôt, la presse israélienne révélait la rencontre secrète, en Arabie saoudite, entre Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, et Mohammed Ben Salman, le puissant prince héritier du royaume, dit MBS.

Une première historique, perçue comme le possible prélude à une reconnaissance de l’Etat hébreu par le chef de file du monde sunnite. Les Emirats arabes unis et Bahreïn, deux très proches alliés de Riyad, n’ont-ils pas normalisé leurs relations avec Israël à la mi-septembre, avec l’assentiment de leur grand voisin ? Ce dimanche, donc, les observateurs s’attendent à ce que le prince Turki, ancien ambassadeur aux Etats-Unis et ex-chef des services de renseignement du royaume, ménage Israël.

Et c’est tout le contraire qui se passe. Sur un ton impavide, l’altesse saoudienne, âgée de 75 ans, vilipende « l’hypocrisie » de cet Etat, en des termes que l’on avait perdu l’habitude d’entendre dans la bouche des élites du Golfe. Israël, qui « se présente comme un petit pays à l’existence menacée » est « la dernière puissance coloniale occidentale au Proche-Orient », argue-t-il, un Etat qui enferme les Palestiniens « dans des camps de concentration », « démolit leurs maisons comme il veut », et « assassine qui il veut ».

Pour en finir avec « cette mascarade tragique », le prince exhorte le gouvernement israélien à se saisir de l’initiative de paix arabe, le plan qui promet à l’Etat juif la reconnaissance des 22 membres de la Ligue arabe en échange de la création d’un Etat palestinien sur les territoires occupés en 1967. « Vous ne pouvez pas traiter une plaie ouverte avec des antidouleur », cingle Turki Al-Fayçal, dans une critique implicite des accords signés par Abou Dhabi et Manama.

Rapprochement avec le roi Salman

Même si l’ancien maître espion saoudien a pris soin de préciser qu’il s’exprimait à titre personnel, son appartenance à l’une des branches les plus respectées de la maison des Saoud et ses prestigieux états de service ont lesté ses mots d’une immanquable gravité. Prenant la parole juste après lui, par visioconférence, le ministre des affaires étrangères israélien, Gabi Ashkenazi, n’a pu masquer son dépit. « Les fausses accusations du prince saoudien ne reflètent pas l’esprit et les changements dans la région », a-t-il dit.

En octobre, un autre poids lourd de la dynastie saoudienne, le prince Bandar Ben Sultan, âgé de 71 ans, lui aussi ex-ambassadeur à Washington, avait tenu un discours au parfum radicalement inverse. Dans une interview à la chaîne Al-Arabiya, il avait étrillé la direction palestinienne, et notamment sa figure fondatrice, Yasser Arafat, présenté comme un menteur et un ingrat, ayant systématiquement raté les opportunités de paix.

Ce tête-à-queue démontre que sur la question ultrasensible de la normalisation, la famille régnante saoudienne est divisée. Les propos de Bandar, auxquels les médias du royaume ont donné un large écho, le relient au prince héritier, MBS. Depuis son arrivée sur le devant de la scène, en 2015, ce trentenaire, plus sensible à la menace iranienne qu’à la cause palestinienne, multiplie les appels du pied en direction d’Israël, donnant l’impression de se préparer pour une reconnaissance de cet Etat. Les propos de Turki le rapprochent au contraire du roi Salman, le père de MBS, tenant d’une ligne diplomatique plus classique, hostile à une normalisation précipitée, qui se ferait au détriment des intérêts palestiniens.

« Equation très complexe »

« Il y a une cassure générationnelle, c’est exact, dit Hussein Ibish, chercheur au Arab Gulf State Institute de Washington. Mais il y a aussi une équation très complexe. Les mots de Turki Al-Fayçal viennent rappeler que l’Arabie n’est pas les Emirats ou Bahreïn. Compte tenu de ses responsabilités panislamiques, le royaume a des préoccupations uniques. »

Le pèlerinage à La Mecque, qui draine des millions de fidèles dans le royaume, constitue la deuxième source de revenus du pays après les exportations de pétrole. Une normalisation hâtive avec Israël pourrait abîmer l’image du royaume dans le monde musulman et mettre en péril cette manne financière. « Entre Israël et l’Arabie, il y a une masse d’obstacles que le narratif sur le rapprochement tend à minimiser », souligne Aziz Alghashian, un universitaire saoudien.

Le fait que les deux princes septuagénaires aient pu chacun exprimer leurs vues montre que la question n’a pas encore été tranchée. Mais la plus grande visibilité que les médias du royaume ont donnée aux déclarations de Bandar par rapport à celles de Turki incite à penser que la sensibilité pronormalisation devrait tôt ou tard l’emporter.