Antisémitisme et antisionisme : l’Assemblée nationale face à la controverse (Manon Rescan et Louis Imbert – Le Monde)

Une proposition de résolution qui tend à définir l’antisémitisme, présentée par le député LRM Sylvain Maillard mardi, divise la majorité. Elle n’a été signée que par un tiers du groupe LRM.

Le 16 février, en marge d’une manifestation des « gilets jaunes », le philosophe Alain Finkielkraut est interpellé dans la rue. « Sale sioniste de merde », lui lance un homme. Cette scène, filmée sur le vif, le député La République en marche (LRM) Sylvain Maillard ne cesse de la citer en exemple ces derniers jours. Il veut convaincre ses collègues parlementaires de voter, mardi 3 décembre, sa proposition de résolution sur l’antisémitisme. Ce texte, non contraignant juridiquement, a pour vocation d’affirmer que « les actes antisionistes peuvent parfois occulter des réalités antisémites », précise son exposé des motifs.

Pour ce faire, le député de Paris propose à ses collègues d’adopter la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Quelques jours après l’agression de M. Finkielkraut, Emmanuel Macron s’y était dit favorable, lors du dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), estimant alors que l’antisionisme représente « une des formes modernes de l’antisémitisme ».

Malgré le soutien du président de la République, l’initiative est controversée et divise la majorité à l’Assemblée. La proposition de résolution n’a été signée que par un tiers du groupe LRM, ce qui est rarissime alors que le président du groupe, Gilles Le Gendre, et le patron de leur parti, Stanislas Guerini, en sont signataires. Quatre parlementaires MoDem et LRM, et deux communistes, demandent même, dans une tribune publiée sur Lemonde.fr, son retrait de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Dans une tribune au Monde, 127 universitaires juifs appellent aussi à ne pas la soutenir.

La définition de l’IRHA tient en quelques mots, dont le terme « antisionisme » est absent : « L’antisémitisme est une certaine perception des juifs, qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » La controverse vient des onze exemples qui précisent cette définition relativement vague, dont l’un considère comme antisémite le « traitement inégalitaire de l’Etat d’Israël à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre Etat démocratique ». « On reprend la définition sans ses exemples », assure Sylvain Maillard. Mais pour d’autres, le flou suffit à entretenir le doute.

L’appel de 127 universitaires juifs aux députés français : « Ne soutenez pas la proposition de résolution assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme »

« Délégitimation de l’Etat d’Israël »

Les opposants à cette définition craignent qu’elle ne soit instrumentalisée pour délégitimer la critique du gouvernement israélien et de l’occupation en Cisjordanie. Parmi les fervents promoteurs de la définition de l’IRHA en Europe figure en effet Benyamin Nétanyahou. Le premier ministre israélien martèle que l’antisionisme est « le nouvel antisémitisme ». Lors d’un voyage parlementaire organisé en Israël cet été, une députée LRM a senti que l’adoption de cette définition était « très attendue », relate-t-elle.

La question est au cœur de la politique de la coalition de droite au pouvoir en Israël. Son ministère des affaires stratégiques a ainsi pour mission de lutter contre ce qu’il qualifie de campagne internationale visant à « délégitimer » l’Etat hébreu. Une volonté partagée par les promoteurs de la résolution en France. « La seule chose à laquelle tout un chacun devrait être sensible c’est la délégitimation de l’Etat d’Israël », explique ainsi Arié Bensemhoun, directeur exécutif d’Elnet, organisation qui promeut les échanges entre ce pays et la France.

En Israël, le ministère des affaires stratégiques combat en premier lieu le mouvement BDS. Ce dernier milite en faveur d’un boycottage des produits israéliens, de sanctions politiques et du retrait d’investissements étrangers, afin de faire payer à l’Etat la poursuite de l’occupation en Cisjordanie. Les autorités israéliennes, elles, considèrent que le BDS est un faux nez pour des groupes hostiles à l’existence même d’Israël, voire antisémites.

Le gouvernement israélien et ses soutiens ne cessent d’y associer des ONG qui dénoncent la colonisation, et des entreprises étrangères tentées de retirer leurs investissements des colonies. Cette logique a été également mise en œuvre depuis 2017 pour interdire l’accès au pays à des militants considérés comme sympathisants de la cause palestinienne, puis pour justifier l’expulsion d’Israël, fin novembre, du directeur local de l’organisation Human Rights Watch.

« La définition, redisons-le avec force, n’interdit pas la critique de la politique de l’Etat d’Israël », assure, dans une tribune au Monde, l’un de ses promoteurs, Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. « Il n’y a aucun danger que le gouvernement israélien ne se prévale de ces résolutions pour venir influencer dans quoi que ce soit », jure Arié Bensemhoun« Dire “il faut boycotter les produits israéliens”, ce n’est pas antisémite, c’est de la politique », ajoute Sylvain Maillard. « On peut critiquer la frontière, la colonisation, mais on ne peut pas remettre en cause l’Etat d’Israël. Pour nous, c’est ça qui est antisémite », poursuit le député parisien.

« Cette résolution va compliquer la vie de certaines organisations qui ne pourront plus parler de l’Etat d’Israël comme d’un Etat pestiféré », espère Arié Bensemhoun. Sylvain Maillard souhaite, lui, que l’adoption de cette résolution serve à former enseignants, policiers et magistrats à la détection des signes d’antisémitisme. « La question est de savoir comment on reconnaît un signe d’antisémitisme pour avoir les armes pour y répondre », défend le député.